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L’incivisme : et si la gêne changeait de côté ?
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Oumaima El Azami El Hassani
September 18, 2026

Le vivre-ensemble suppose de partager des règles des responsabilités et des valeurs. Pourtant, la préservation de ce bien commun n’a jamais été une évidence. À travers les époques et les sociétés, l’incivisme se manifeste sous différentes formes, selon les contextes sociaux, culturels et institutionnels.

Phénomène universel !

Nombreux sont les académiciens, les scientifiques, les sociologues et autres analystes à chercher à comprendre comment certaines formes d'incivilité peuvent s'installer et se reproduire dans l'espace public. En 1982, les criminologues américains James Q. Wilson et George L. Kelling popularisent la théorie dite de la « vitre cassée » (broken windows theory)[1]. Selon eux, lorsque les signes visibles de désordre ou de dégradation ; vitres cassées, graffitis ou déchets sur la voie publique ; restent sans réponse, ils peuvent créer la fausse croyance selon laquelle les règles communes ne sont pas faites pour être observées et respectées et donner vie à de nouvelles incivilités. Très débattue, cette théorie met en lumière une idée simple : l'état d'un espace public peut influencer la manière dont chacun s'y comporte.

Le Maroc n'échappe pas à ce phénomène universel, en ayant son lot à la fois d’actes d'incivisme et de campagnes de leur dénonciation : un klaxon impatient, signe d’un fake modèle de conduite automobile, y compris devant un hôpital ou une école, un enfant, voire un adulte qui, une fois sa glace ou autre douceur savourée ne se soucie point de l'emballage qu’il loge par terre au lieu de le déposer dans une poubelle, ou encore cet effronté qui n’hésite pas à contourner une file d’attente. 

D’après un sondage du Centre marocain pour la Citoyenneté (CMC), réalisé en mars 2025, 46.2 %[2] des répondants pointent l'indiscipline dans les files d'attente comme l'une des manifestations les plus visibles de l'incivisme.

 La circulation automobile au Maroc est un autre domaine où le sens du civisme est bafoué, pour ne pas dire ignoré. Pour beaucoup de Marocains, prendre le volant est une réelle épreuve quotidienne. Selon le même sondage du CMC, réalisé auprès de 1 173 personnes dans l'ensemble des régions du Royaume, 60.9%[3] des personnes interrogées dénoncent le non-respect du code de la route, aussi bien par les automobilistes que par les piétons. Beaucoup d’usagers de la route éprouvent de sérieuses difficultés à se conformer aux prescriptions du code de la circulation et encore plus à faire preuve de courtoisie envers les autres conducteurs, au risque de mettre en péril leur sécurité et celle d'autrui.  

Qu'en est-il des personnes prioritaires, qui ne sont pas toujours traitées comme telles ? Ne faudrait-il pas afficher plus clairement que les femmes enceintes, les personnes âgées et celles à mobilité réduite doivent être prises en priorité ?

L'incivisme se manifeste aussi en ce qui touche à la propreté des espaces publics. Le même sondage du CMC révèle que 73,5[4]% des répondants se déclarent très déçus du comportement de leurs concitoyens en matière de propreté des lieux publics. Les graffitis, sauvages, sur nos murs et façades sont en passe de constituer une littérature d’insultes et d’invectives proférées par des riverains excédés dont le voisinage est transformé en décharge sauvage. La dégradation de nos espaces publics atteint une telle ampleur que des campagnes de sensibilisation « fleurissent » régulièrement dans nos villes pour marteler que les déchets doivent finir leurs jours dans des bacs à poubelle et non pas sur la voie publique. Certains « pollueurs » poussent leur cynisme à l’extrême pour justifier leurs méfaits :( « c'est naturel, ça finira par se décomposer ») se plaisent-ils à répliquer à toute critique, justifiant en somme un geste qui reste, au fond, un manque de respect de l'espace commun : le temps de dégradation demeure long, et il nécessite des conditions bien précises pour s'opérer correctement. 

Le harcèlement, verbal ou physique à l'égard des femmes est l’autre visage de l’incivisme : trop souvent encore, une femme peut être importunée dans la rue tout simplement parce qu’elle est femme. Le CMC souligne d’ailleurs que 52.2 %[5] des répondants estiment que les femmes ne jouissent pas du respect qu’elles méritent ; des comportements qui, bien que marginaux, nuisent à la dignité des personnes importunées et à l'image du Maroc.

Ces exemples ne représentent d'ailleurs qu'une face du problème : l'incivisme sévit bien au-delà.

Ces agissements viennent nous rappeler que le vivre-ensemble est malmené. Cette crise d’incivisme aura un impact sur les générations futures : si un enfant voit des adultes se débarrasser d’un déchet sur la voie publique plutôt que de le mettre dans une poubelle, ou passer outre une file d'attente, pourquoi agirait-il différemment en grandissant ? Un adulte reste une figure de référence et un modèle. Reste à comprendre ce qui sert de terreau à ce phénomène d’incivisme et ce qui pourrait permettre de le briser.

Comme le souligne Madame Nouzha Chekrouni, Senior Fellow au Policy Center for the New South, « ce constat s'enrichit d'une dimension supplémentaire, car l'incivisme ne surgit pas de nulle part ». Selon elle, le phénomène « puise ses racines dans plusieurs défaillances structurelles qui se renforcent mutuellement. » Parmi ces défaillances elle cite en premier « le laxisme dans l'application des lois ».  « Une règle non sanctionnée, appuie-t-elle, cesse rapidement d'être perçue comme une règle, et l'impunité, même sur des infractions mineures, ouvre la voie à une érosion plus large du respect des normes collectives. » Mme Chekrouni incrimine aussi ce qu’elle appelle « l'absence de sentiment d'appartenance communautaire, qui prive l'espace commun de la valeur symbolique qui inciterait spontanément à le préserver » Et de marteler qu’« on ne salit pas ce que l'on considère comme sien ».

 À cette liste des défaillances elle ajoute « le ressentiment social, nourri par les inégalités et le sentiment d'exclusion », qui, affirme-t-elle, « transforme parfois l'incivisme en acte de défiance à peine conscient envers un ordre perçu comme injuste ou lointain. » 
Mme Chekrouni tire la sonnette d’alarme sur la gravité de la situation de la femme eu égard à l’incivisme ambiant. Selon elle, « cet incivisme prend une dimension particulièrement grave : tant que les inégalités entre hommes et femmes persisteront, ces manquements continueront de miner le quotidien de 50 % de la société marocaine, avec des répercussions multiples sur leur sécurité, leur mobilité, leur dignité et leur place dans l'espace public, et conditionneront, dès l'enfance, le vécu des petites filles qui grandissent en observant ce que la société tolère ou sanctionne. » 

C'est précisément dans ce contexte que la présente consultation législative prend tout son sens : la démocratie demeure la seule voie pour rétablir une citoyenneté pleinement assumée, fondée non seulement sur la revendication des droits, mais aussi sur l'exercice conscient des devoirs qui en sont la condition.

Une stratégie nationale du civisme ?

Dans une interview accordée au journal Le Matin[6], Rachid Essedik, président du CMC, estime que la mise en place d'une telle stratégie est urgente et nécessaire, et qu'elle suppose une démarche coordonnée, continue et structurée, impliquant plusieurs niveaux d'acteurs, l'école devant en constituer le cœur. Dans cette même logique, le CMC a annoncé récemment la création d’un Observatoire national du civisme, appelé à suivre, analyser et documenter régulièrement l’évolution des pratiques civiques et inciviques au Maroc.[7]

Cette approche rejoint l’avis du Conseil économique, social et environnemental (CESE)[8] publié en juin 2026, qui souligne qu’un civisme durable suppose une action globale combinant éducation, exemplarité des institutions, qualité des espaces publics et application effective des règles. 

À ce titre, il est utile de rappeler que le sens national commence par le civisme : par le respect des règles, des lois, et surtout des autres. Raison pour laquelle l'éducation à la citoyenneté doit être renforcée dès le plus jeune âge, en intégrant les valeurs du civisme de manière transversale dans les programmes scolaires. 

Selon Essedik, les collectivités locales sont, elles aussi, appelées à organiser des campagnes de sensibilisation, tandis que les médias ont un rôle à jouer dans la diffusion d'une culture du respect, du dialogue et de la responsabilité. Dans ce registre, les influenceurs peuvent être mis à contribution : par leur visibilité auprès du grand public ; ils peuvent, à travers leurs contenus, sensibiliser à l'importance de garder les lieux propres, de respecter les lois, ou plus largement de préserver ce qui nous sert de bien commun.

Cependant, pour que cette stratégie réussisse, il faudra tout d'abord que les citoyens s'engagent et s’impliquent. Selon le même rapport du CMC, les personnes interrogées ne se sont pas trompées en affirmant que la clé d'une amélioration durable du civisme réside avant tout dans la famille (80%[9]), considérée comme le premier espace d'éducation au respect et à la responsabilité, suivie de l'école et de l'université (59,7 % [10]), de l'application stricte des lois (54,9 %)[11], et bien d'autres facteurs. 

Civisme et citoyenneté : un même engagement

Cet engagement individuel ne se limite d'ailleurs pas à la sphère familiale ou scolaire : il se manifeste aussi, très concrètement, dans la vie citoyenne au sens large, à commencer par la participation politique. À l'heure où le Maroc s'apprête à vivre une nouvelle échéance électorale, avec des élections législatives prévues le 23 septembre 2026, la question du civisme prend une résonance particulière. Le vote est en soi un acte civique, si ce n'est pas l'un des plus fondamentaux. Mais le civisme électoral ne se réduit pas à l'isoloir : il se joue aussi sur la place publique, à travers l'affichage sauvage de panneaux en dehors des espaces qui leur sont réservés, ou les tracts distribués en masse puis abandonnés sur les trottoirs. Ironie du sort, ce sont des agissements développés pendant les campagnes électorales censées porter un projet de société qui contribuent à dégrader l'espace commun. 

Les périodes électorales constituent un moment où l'exemplarité prend tout son sens. À l'heure où les chiffres du CMC montrent que les citoyens placent l'exemplarité des modèles publics parmi les leviers de changement, la promotion du civisme gagne en crédibilité lorsque ceux qui aspirent à représenter les citoyens en incarnent les principes.

Si l’incivisme semble avoir la peau dure, le Maroc, pays armé de valeurs ancestrales, dispose d’idées, de ressources, et d’atouts pour gagner la bataille contre le phénomène. 

Sources : 

https://lematin.ma/societe/mondial-2030-et-si-la-vraie-urgence-etait-celle-du-civisme/285082

https://www.theatlantic.com/magazine/archive/1982/03/broken-windows/304465/

https://telquel.ma/2025/09/01/rachid-essedik-president-du-cmc-nous-allons-mettre-en-place-un-observatoire-national-du-civisme_1948155

https://www.cese.ma/docs/le-comportement-civique-dans-les-espaces-publics-vers-le-renforcement-des-valeurs-de-citoyennete-au-service-du-developpement-durable/

Rapport sur le civisme des Marocains disponible via ce lien : https://fr.scribd.com/document/871719909/Rapport-Civisme-250528-200311


 


[1] https://www.theatlantic.com/magazine/archive/1982/03/broken-windows/304465/

[2]. Idem 

[3] https://fr.hespress.com/426308-comportements-inciviques-les-marocains-tirent-la-sonnette-dalarme.html Idem  

[4]. Idem 

[5]. Idem 

[6]. https://lematin.ma/societe/mondial-2030-et-si-la-vraie-urgence-etait-celle-du-civisme/285082

[7] https://telquel.ma/2025/09/01/rachid-essedik-president-du-cmc-nous-allons-mettre-en-place-un-observatoire-national-du-civisme_1948155

[8]. https://www.cese.ma/docs/le-comportement-civique-dans-les-espaces-publics-vers-le-renforcement-des-valeurs-de-citoyennete-au-service-du-developpement-durable/

[9]. Rapport sur le civisme des Marocains disponible en PDF 

[10]. Idem 

[11] Idem 

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