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Trajectoires différenciées et hiérarchies d’insertion : une lecture économétrique du marché du travail des diplômés marocains
Authors
Fatima Berahou
January 15, 2026

This Paper was originally published on cairn.info

L’insertion professionnelle des jeunes, et particulièrement des diplômés de l’enseignement supérieur, constitue un enjeu majeur pour le développement économique et la cohésion sociale de toute nation. Au Maroc, cette question revêt une acuité particulière et s’attache à un paradoxe persistant : malgré une démocratisation et une progression notable de l’accès à l’enseignement supérieur au cours des deux dernières décennies, le taux de chômage des jeunes lauréats demeure structurellement élevé, notamment ceux des établissements à accès ouvert. Selon les données du Haut-Commissariat au Plan (HCP), ce taux dépasse régulièrement le double du taux de chômage national, touchant de manière disproportionnée les jeunes et les femmes diplômées (Haut-Commissariat au Plan, 2024 ; 2025). Cette situation interroge non seulement sur le rendement de l’investissement [public et privé] dans l’éducation, mais aussi sur la capacité du marché du travail à absorber et valoriser son capital humain des plus instruits.

Ce paradoxe marocain puise ses racines dans une inadéquation profonde entre l’offre de compétences et les caractéristiques structurelles du marché du travail (Agénor et Aynaoui, 2014 ; UNESCO [1], 2013). Ce dernier est marqué par une forte dualité. D’une part, le secteur public, longtemps principal pourvoyeur d’emplois stables et attractifs pour les qualifiés, a vu ses capacités de recrutement se réduire drastiquement, créant une forte pression sur un nombre limité de postes. Cette situation conduit de nombreux diplômés à prolonger volontairement leur période de recherche dans l’attente d’une opportunité dans la fonction publique (El Aynaoui et Ibourk, 2018). D’autre part, le secteur privé, bien que moteur de la création d’emplois, est dominé par un tissu de très petites et moyennes entreprises qui peinent souvent à intégrer le flux croissant de lauréats, soit par manque de postes hautement qualifiés, soit en raison d’un décalage perçu entre les compétences académiques des diplômés et les besoins opérationnels des entreprises.

Face à ce défi, le Maroc a engagé d’importantes réformes de son système d’enseignement supérieur, visant à améliorer « l’employabilité » des diplômés. L’adoption de l’architecture licence-master-doctorat, la promotion de filières dites « professionnalisantes » et l’essor de l’enseignement supérieur privé ont été les piliers de cette stratégie (Ghouati, 2016). Cependant, l’efficacité réelle de ces réformes reste une question ouverte. L’insertion est-elle un simple état binaire (emploi/chômage) ou un processus complexe et dynamique (Mansuy, 2001 ; Laflamme, 1996), jalonné de périodes de précarité, de stages, de reprise d’études ou d’inactivité ? Les différents diplômes, qu’ils soient issus de filières sélectives ou à accès ouvert, publiques ou privées, offrent-ils réellement les mêmes perspectives de parcours professionnels ?

C’est pour répondre à ces interrogations que la présente étude se propose d’analyser les déterminants des trajectoires professionnelles des diplômés de l’enseignement supérieur au Maroc. Son principal apport est de dépasser une vision statique de l’insertion pour adopter une approche longitudinale, comme le préconise la littérature, pour saisir la complexité du marché du travail des jeunes (Kalachek, 1980). En reconstituant les parcours sur les quatre premières années de vie active, nous identifions non pas un, mais plusieurs profils types d’insertion— allant de l’accès rapide et durable à l’emploi au chômage persistant, en passant par des trajectoires d’inactivité ou d’accès différé au marché du travail. Cette recherche offre plusieurs apports méthodologiques et analytiques. Premièrement, elle constitue une exploitation des données individuelles de l’Enquête nationale sur l’insertion des lauréats de l’enseignement supérieur de 2018 (Bourqia et al., 2021), couvrant à la fois le secteur public (universités à accès ouvert et établissements à accès régulé) et le secteur privé. Deuxièmement, elle adopte un suivi longitudinal de 45 mois après l’obtention du diplôme, ce qui permet de dépasser la simple photographie transversale de l’insertion professionnelle. Enfin, la richesse et la granularité de ces données permettent non seulement d’identifier des profils d’insertion complexes, mais aussi de modéliser finement les facteurs individuels, académiques et expérientiels qui déterminent les trajectoires des diplômés, offrant ainsi une compréhension plus nuancée et robuste des dynamiques du marché du travail marocain.

S’appuyant sur ces fondements, l’étude présente d’abord une revue de la littérature sur les déterminants de l’insertion, avant de détailler la méthodologie de recherche. Elle analyse ensuite les résultats de la modélisation, pour conclure sur les implications en termes de politiques publiques visant l’amélioration de l’employabilité et la valorisation du capital humain.

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