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Tous géopoliticiens? La politique internationale au prisme de l’opinion
November 4, 2025

Cette tribune a été initialement publiée sur telos-eu.com

Si un domaine est supposé devoir échapper à la « démocratie d’opinion », c’est bien la politique étrangère, surtout dans la France de la Ve République. Elle se doit d’être articulée autour d’intérêts à long terme et de calculs savants, sans reculer devant la raison d’Etat. L’opinion des Français à son propos est rarement scrutée.

Elle se révèle plus construite qu’on ne croit. Telle est la leçon du sondage Toluna-Louis Harris, commandé par le cabinet MGH Partners, cabinet d’affaires publiques spécialisé dans l’international. Thème : « Les priorités pour la politique étrangère et la position attendue de la France ». Réalisé du 5 au 11 mai 2026 auprès d’un échantillon de 1240 personnes, il fait suite à une première vague, menée en 2022.

Entretemps, le public a été exposé à une actualité dominée par les développements internationaux, à un rare degré. Quelles leçons en a-t-il tirées ? Quelle vision s’est-il forgé ?

Au-delà de la seule politique étrangère, c’est une lecture par l’opinion de la politique internationale en général qui se dessine.

L’empreinte de la guerre dans les esprits

Invasion et résistance de l’Ukraine, massacres du 7 octobre et guerre de Gaza, élection de Donald Trump et première année en fanfare, puis guerre incertaine en Iran au seuil de l’an 2. L’état de l’opinion en est directement affecté, avec une hiérarchie des priorités transformée.

Graphique 1. « Quand vous pensez à la politique étrangère, quels sont les mots, les impressions, les sentiments qui vous viennent à l’esprit ? »

Les mots « guerre », « conflit », « menaces », « méfiance » s’imposent dans l’esprit des sondés, au cœur d’une Europe qui faisait figure jusque-là de continent à l’abri. Les priorités que les citoyens assignent à la politique étrangère basculent. La méfiance envers les autres pays progresse. « La défense de la sécurité du pays contre les puissances extérieures » passe en tête d’agenda (citée par 51% des Français contre seulement 32% en 2022), devançant même légèrement la promotion de nos intérêts économiques (qui passe tout de même de 43% à 46% dans les réponses) et la lutte contre le terrorisme (revenue à 45% après 49% en 2022). Notons que le contrôle des frontières passe de 38% à 46% dans les priorités des sondés (qui pouvaient citer jusqu’à 3 priorités).

La nécessité de parler à « tous les pays », principe cardinal de la diplomatie, demeure acceptée. L’importance du dialogue avec les alliés est rehaussée. Reflet d’un pessimisme ambiant : près de sept Français sur dix estiment que la France doit « se méfier des autres pays du monde ».

Le sacre de la solidarité européenne

Dans ce contexte de méfiance envers l’étranger, la perception des pays membres de l’Union européenne se détache ostensiblement. La proportion de Français les voyant comme des alliés dépasse 70% pour l’Italie, l’Espagne et l’Allemagne, contre moins de 10% qui voient en eux des menaces. Malgré le poids économique de ce dernier pays et la compétition dont le marché européen est le théâtre, la perception de l’intérêt commun s’impose.

Certes, interrogés sur les priorités de la politique étrangère, les Français ne citent pas la construction européenne en premier, loin de là. S’agit-il pour eux d’une priorité secondaire ou, au contraire, d’une perspective acquise ?

La réponse se trouve dans les politiques attendues de l’Union européenne. Elles touchent désormais la matière même placée en tête d’agenda pour notre politique étrangère : la défense du pays. Longtemps tabou, naguère écarté des traités après le tollé contre le projet de Communauté européenne de défense (1952-1954), ce domaine caracole dans l’opinion : 75% d’avis favorables ou très favorables à une défense européenne.

Graphique 2. « Selon vous, chacun des pays suivants constitute-il un allié ou une menace pour la France »

En bleu : un allié ; en rose : une menace ; en gris-vert : ni l’un ni l’autre ; la barre grisée représente l’option « ne se prononce pas », qui oscille entre 0 et 1%).

Leçon de choses ukrainienne

La solidarité manifestée par l’Union européenne envers l’Ukraine a servi de leçon de choses. 86% des personnes interrogées estiment que, si la France était attaquée militairement, elle pourrait compter sur le soutien de l’Union européenne.

Avec un tel ressenti, le chantier de l’Europe de la défense pourrait s’avérer plus consensuel que l’ouverture économique, les disciplines financières et les contraintes normatives auxquelles s’est longtemps identifiée la construction européenne. Pour celle-ci, c’est un signe. Les poussées eurosceptiques récurrentes depuis les années 1990 pourrait se heurter désormais à l’intérêt géopolitique commun, perçu comme manifeste.

Effet de bord du conflit en Ukraine, le regard sur le Royaume-Uni est transformé. Sa fermeté sur l’affaire et ses initiatives communes répétées avec les grands pays de l’Union le font soudain percevoir comme un allié par 71% des sondés. Ils n’étaient que 40% en 2022. L’éloignement résultant du Brexit paraît effacé par la grâce du regard géopolitique.

Confusion trumpienne et révisions déchirantes

L’Alliance atlantique est un autre cercle de solidarité. Depuis la signature en 1949 du Traité de l’Atlantique Nord, c’était le premier, les États-Unis étant le garant de sécurité et, par conséquent, le principal allié des pays européens.

Néanmoins, les diatribes du Président Trump contre l’Union européenne et contre l’Ukraine ont fait plus que troubler les esprits, de même que ses passages à l’acte. La proportion de Français voyant les États-Unis comme un pays ami s’effondre (32% contre 53% voici quatre ans).

Ceci ne va pas sans un hiatus, qui reflète les ambiguïtés étatsuniennes : l’OTAN reste perçue comme une alliance majeure par 84% de sondés. Comme si l’OTAN, ce n’étaient plus les États-Unis… qui en demeurent pourtant l’acteur déterminant. On voit là se dresser l’ombre de la confusion.

Les droits et valeurs résistent

Le pragmatisme face aux menaces fait reculer le rang de priorités, telles que la coopération au développement ou la lutte contre le changement climatique. Mais elles ne disparaissent pas du paysage. Le repli n’est pas à l’ordre du jour. Le cynisme non plus : les valeurs ne sont pas jetées par-dessus-bord. Les Français ne sont pas trumpiens.

L’adhésion de l’opinion au droit international demeure nettement majoritaire. Ce dernier conserve ce qui a toujours été son principal atout : le soutien de l’opinion, gage d’opprobre pour ceux qui le piétinent. À ses yeux, la France ne doit pas davantage rester silencieuse en cas de coup d’État contre des autorités démocratiquement élues.

Graphique 3. L’attitude attendue de la part de la France en cas de coup d’État dans un pays démocratique

87% des Français interrogés déclarent ainsi que la France doit agir au moins d’une de ces manières en cas de coup d’État dans un pays démocratique.

Les bons et mauvais points

En dehors de l’Europe, le Maroc est le pays que l’on voit désormais le plus comme un ami : il progresse de 13 points en quatre ans sur ce chapitre (40% après 27%). Ce faisant l’opinion est en phase avec les autorités. Après plusieurs crises bilatérales, les deux pays se sont rapprochés. La France assume depuis 2024 une position officiellement favorable à la souveraineté marocaine au Sahara occidental, alors que son soutien était resté discret jusque-là. Les relations se sont réchauffées.

L’apaisement avec l’Algérie est postérieur à l’enquête. La détention de l’écrivain Boualem Sansal (2024-2025) et le refus des autorités de reprendre leurs ressortissants condamnés en France ont fait chuter la proportion de Français voyant l’Algérie comme un pays ami, tombée à 17%.

Pour des raisons différentes, tenant principalement à la guerre de Gaza et aux opérations menées au Liban, Israël est désormais vue davantage comme une menace que comme un pays ami (respectivement 35% et 23%).

Ces quelques chiffres ne décrivent cependant qu’un premier niveau de perception. Le résultat le plus intéressant de l’enquête réside dans la capacité des personnes interrogées à distinguer perceptions et orientations diplomatiques. Une différenciation très nette ressort des réponses sur ces deux points.

À titre d’exemple, la proportion de 40% de Français voyant le Maroc comme un pays ami s’avère lestée par la présence de sentiments hostiles à l’immigration et à la religion musulmane. C’est ce que suggère la faiblesse de ce chiffre dans l’électorat du Rassemblement national : 31% contre un taux dépassant 50% dans l’électorat de tous les partis dits « de gouvernement » (sans exception…).

En revanche, interrogés sur une question relevant davantage du choix diplomatique que des perceptions brutes, les Français réagissent en conséquence. 72% d’entre eux considèrent, par exemple, comme une « bonne chose » que leur pays ait des relations « privilégiées » avec le Maroc, un score sans appel. Les deux pays préparent un traité d’amitié, le premier de la France avec un pays non européen. A certains égards, cette amitié est déjà dans les têtes.

On sera peut-être surpris de les voir également appliquer ce distinguo entre perceptions et choix diplomatique aux rapports avec l’Algérie. Alors qu’une proportion écrasante perçoit en elle une menace plutôt qu’un pays ami (respectivement 45% et 17%), une légère majorité (51%) estiment que des relations privilégiées avec l’Algérie seraient une bonne chose.

Le jugement des Français sur la politique étrangère ne se laisse pas dominer par le ressentiment, aussi vif soit-il. Ce n’est donc pas seulement l’information reçue qui en fait de meilleurs géopoliticiens, mais aussi leurs modes de raisonnement. À un an de l’élection présidentielle, une relative rationalité se dégage. Il faut dire les conflits des quatre dernières années ont été d’une durée supérieure à l’ordinaire. Chacun a eu le temps de réfléchir. À quelque chose malheur est bon

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