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Le nouveau profil stratégique de la mer Rouge
Authors
Sabine Cessou
May 17, 2022

Ce thème, abordé au Centre HEC de Géopolitique à Jouy-en-Josas, lors de la 12e édition des Dialogues stratégiques avec le Policy Center for the New South, une rencontre semestrielle, a permis de revenir dans le détail sur cette zone qui relie la Méditerranée à l’océan Indien, à la jointure de trois continents : l’Asie, l’Afrique et l’Europe. Cette route maritime qui s’étend sur plus de 2 200 km, pour une largeur qui varie de 300 km à moins de 30 km entre Djibouti et le Yémen, représente une zone éminemment stratégique où nombre de puissances globales disposent de bases militaires.

Et pour cause : le moindre blocage du trafic, quelque 20 000 bâtiments par an (10 % du commerce mondial), peut entraîner des répercussions dramatiques sur les chaînes d’approvisionnement mondiales. En mars 2021, lorsque le porte-conteneurs géant l’Ever Given s'échoue en travers du canal de Suez, bloquant plus de 400 navires pendant six jours, le marché mondial retient son souffle. Ce gigantesque embouteillage aurait causé, selon l’assureur Allianz, entre 6 et 10 milliards de dollars (USD) par jour au commerce mondial.

Au sud de la mer Rouge, le détroit de Bab-el-Mandeb, qui sépare le Yémen de Djibouti, représente un point névralgique pour le commerce d’hydrocarbures. Selon l’Energy Information Administration, en 2018, environ 6,2 millions de barils par jour (b/j) de pétrole brut et de produits pétroliers raffinés exportés par les pays du Golfe ont traversé ce détroit vers l'Europe, les États-Unis et l'Asie.

 

Téléscopage d’alliances et possibilités d’actes de « légitime défense anticipée »

Plusieurs menaces planent sur ce passage stratégique, comme l’a fait remarquer l’amiral français Alain Oudot de Dainville, ancien chef d’état-major de la marine, chercheur associé du Centre HEC de Géopolitique : « La mer Rouge n’est pas sûre, elle n’est pas rouge mais bleue, et pleine de gens qui voient rouge. Cette voie maritime fréquentée est aussi une mer très salée : les sous-marins y sont difficiles à détecter, ce qui ajoute une menace ».

Les pays riverains, qui ne disposent pas de marines importantes, tentent de s’organiser sans succès, menés par l’Arabie saoudite, qui a lancé une initiative dénommée le Conseil de la mer Rouge, forte de huit pays, mais sans résultat. Quant aux pays de la côte Ouest de la mer Rouge, ils n’ont pas non plus une forte influence sur la sécurité de la zone, selon l’amiral Oudot de Dainville. Israël, qui cherche à briser l’approvisionnement de la Syrie en pétrole iranien, a attaqué 12 pétroliers iraniens en 2021. Des puissances globales sont présentes, États-Unis et Chine, de même que d’autres forces régionales, comme la Turquie, qui s’est implantée sur l’île de Souakim, à proximité de Djeddah et des lieux saints de l’Islam. La Russie cherche à se doter d’une base militaire à proximité, mais l’accord négocié avec le Soudan sur ce sujet n’a pas été ratifié, faute de Parlement soudanais. « Comme beaucoup d’alliances se télescopent, la zone pourrait devenir une poudrière », estime l’amiral français, qui juge possible l’avènement d’actions « de légitime défense anticipée », notamment du fait de négociations ratées avec l’Iran sur le nucléaire.

 

La Chine  nomme un envoyé spécial pour la région

Emmanuel Véron, chercheur associé du Centre HEC de Géopolitique, s’est penché sur « La recomposition sécuritaire du couloir de la mer Rouge entre hybridité et haute intensité ». Il est revenu sur un « espace fermé avec deux verrous, avec Israël au Nord et Djibouti au Sud », et trois niveaux d’interactions : locales, régionales et globales. Au niveau local, la stratégie se définit entre l’Arabie saoudite, Djibouti et le Yémen. Sur le plan régional, les lignes de fracture se jouent entre le Moyen-Orient, l’Afrique, la Méditerranée orientale et le Proche-Orient. Sur le plan global, les rivalités sino-américaines, russo-américaines s’exercent avec en toile de fond, une rivalité irano-saoudienne par proxy – au Yémen

Nihal El Mquirmi, spécialiste en relations internationales du Policy Center for the New South, a rappelé que la mer Rouge est une cible géopolitique avec des affrontements indirects. « La Chine a nommé un envoyé spécial pour la région, et s’est trouvée un allié comme Djibouti, où elle a construit sa première base militaire en 2017, ce qui a créé des tensions avec les Émirats arabes unis (EAU). La Russie tente de s’implanter au Soudan, où elle a un projet de base militaire, et pourrait  s’implanter en Erythrée. Le Japon, lui,  veut contrer l’influence chinoise et lutter contre la piraterie ».

 

Base militaire de la Turquie sur l’île Souakim

Une course à la construction de bases militaires étrangères est observée à Djibouti, à Mogadiscio, Berbera, poursuit Nihal El Mquirmi. « La présence de ces bases démontre plus une incertitude régionale qu’une plus grande stabilité qui pourrait en découler, d’autant que la présence de compagnies privées de sécurité est aussi observée. L’Iran étant prêt à établir une base navale au Yémen, les tensions vont se poursuivre ».

El Mostafa Rezrazi, Senior Fellow du Policy Center for the New South, a rappelé que la France, les États-Unis, la Grande-Bretagne, la Force navale européenne (EU NAVFOR), le Japon et la Chine sont tous positionnés à Djibouti, un pays de moins de 1 million d’habitants. « Cette présence accentuée confirme la tendance vers la militarisation de ce goulot d'étranglement ultra-convoité et crucial pour la géopolitique mondiale ».

Compte tenu de son environnement géopolitique, socio-économique, énergétique et militaire très complexe, la mer Rouge, point névralgique de la sécurité mondiale, pourrait-elle se transformer en espace d'affrontements ? Seule certitude pour l’instant : sans mécanisme de sécurité régionale, les différents acteurs internationaux poursuivent aujourd’hui des stratégies divergentes et souvent conflictuelles.

 

Mer Rouge et Corne de l’Afrique : une géopolitique en mutation

Les six grands enjeux de la mer Rouge ont été synthétisés par Jamal Machrouh, Senior Fellow du Policy Center for the New South. Il s’agit de :

- la sécurisation des voies maritimes ;

- la malédiction des fragmentations : l’Éthiopie sera-t-elle une nouvelle Yougoslavie ? Une confédération verra-t-elle le jour après la guerre au Tigray ? Peut-on parler de Somalie, ou plutôt des Somalies en raison du Somaliland et du Puntland ?

- la permanence des tensions : la guerre de l’Ogaden entre l’Éthiopie et la Somalie, dans une région qui représente « une Corne dans la Corne, composée de Somaliens mais qui appartient à l’Éthiopie ;

- les guerres de l’eau ;

- le jeu d’influence des puissances régionales ;

- les rivalités entre puissances globales dominantes : une carte du monde verticale produite par la Chine place ce pays au centre, et montre une possibilité de routes commerciales avec le dégel de l’Antarctique.

Amal el Ouassif, spécialiste en relations internationales du Policy Center, s’est focalisée sur les places respectives du Kenya et de la Somalie dans la Corne de l’Afrique, deux pays qui se trouvent en conflit maritime depuis 2014, la Somalie ayant décidé de saisir la Cour internationale de justice (CIJ). « La région est potentiellement riche en gisements pétroliers et de gaz, et les deux pays revendiquent ces eaux. Le Kenya vise un rôle important dans le commerce international. Le fait de perdre des accès maritimes constitue pour lui un enjeu de taille ». 

 

Une association régionale contre l’Iran, dans un monde qui n’est plus unipolaire et dominé par les États-Unis

Thierry Garcin, producteur de l'émission géopolitique de France Culture, a rappelé que le Canal de Suez (1,7 % du PIB de l’Égypte en 2021) est « curieusement peu relié aux voies ferrées, même si des projets existent en Égypte ». Les travaux du doublement du canal sur 72 km faits en 2015 permettent une circulation sur double voie, grâce aux efforts « remarquables » du Caire. « La géopolitique du canal est marquée aujourd’hui par les ambitions de la Turquie (qui occupe 38 % de l’île de Chypre et s’intéresse comme Israël aux possibilités gazières en Méditerranée orientale) ainsi qu’une association nouvelle contre l’Iran qui s’est formée entre Israël, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU), Bahrein et l’Égypte. L’acteur chinois, lui, n’est pas nouveau. Il se montre pragmatique, dans une fausse indifférence aux conflits dans la région, et peut acheter du pétrole à l’Arabie saoudite comme à l’Iran. »

« Le nouveau poids stratégique du canal de Suez, dans un monde qui n’est plus unipolaire et dominé par les États-Unis », a été souligné par Sonia Le Gouriellec, chercheure associée au Centre HEC de Géopolitique : « Le système international, est marqué par le désordre et la multipolarité, avec des conflits ouverts sur de nombreux fronts au gré des changements d’alliance. Les conflits ne sont pas tous liés, les puissances globales ne les motivent pas nécessairement, et pour citer Achille Mbembe, une nouvelle géopolitique est advenue : il n’existe plus de scène périphérique ».

 

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