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La ZLECAF : c’est (presque) parti !

Mouhamadou Moustapha LY , Bertrand BIO-MAMA | Posted : July 11, 2019

 

The co-author, Bertrand Bio-Mama, is an alumnus of the Emerging Leaders Program 2017.

Les échanges commerciaux ont, depuis des siècles, été au cœur des enjeux économiques à travers le monde. L’histoire nous apprend, par exemple, qu’au XVIIIème siècle, la recherche de nouveaux marchés avait poussé l’Europe à aller à la conquête du monde. En effet, les échanges commerciaux représentent un instrument important, voire vital, pour la croissance de l’économie et le progrès social. De nos jours, ils occupent une place prépondérante dans les relations internationales et sont, parfois, source de tensions entre les pays, en raison de leur dimension stratégique.

Alors qu’ils constituent un élément de stratégie et de politique économique essentiel dans les pays développés, les échanges commerciaux ne semblent pas encore avoir pris cette dimension  dans les pays en développement, notamment en Afrique. Les pays africains se sont jusqu’ici cantonnés dans des modèles d’économie de traite, plutôt que de développer de vraies relations commerciales qui favoriseraient le développement du tissu économique et aideraient à résoudre l’épineuse question du chômage. Les échanges entre pays africains sont très peu développés et ceux avec les pays développés ne sont généralement pas à l’avantage des pays africains.

Dans ce contexte, le projet de la Zone de Libre-Echange continentale africaine (ZLECAF) porte l’espoir des économies africaines de s’affranchir de la dépendance occidentale et de valoriser la production locale « Made in Africa ». C’est, également, l’espoir de tous les producteurs et industriels africains. 

Que peut-on retenir du projet ?

« Ça y est ! » on a bien envie de dire. Le projet, longtemps souhaité, et qui s’était clairement exprimé depuis le plan de Lagos (1980), est rentré en vigueur depuis le 30 mai 2019. La ZLECAF vise à établir un marché unique à l’échelle du continent africain pour les biens et les services, incluant la libre-circulation des personnes et des capitaux. La décision de lancer ce projet de zone de libre-échange continentale a été prise en janvier 2012, lors de la 18e session ordinaire de la Conférence de l'Union africaine avec un objectif fixé pour l'année 2017. Au total, trois forums de négociation ont permis d’aboutir, le 21 mars 2018, à la signature de l’accord par 44 pays lors d'un sommet à Kigali. Nombre de signataires qui passera à 54,  le 7 juillet 2019, lors du Sommet extraordinaire de l’Union africaine à Niamey, au Niger. Seule l’Erythrée est encore attendue (Figure 1). 

Ainsi, les Etats membres de l’Union africaine s’accordent sur la suppression de 90% des lignes tarifaires ; exception faite des produits dits sensibles (soient 7%, pour lesquels chaque pays dispose d’un délai avant la libéralisation complète) et des produits que chaque pays choisira d’exclure de l’accord (3%) (Traclac, 2019). Les négociations se déroulent en deux phases. La première est achevée, à l’exception des points sur les règles d’origine, le calendrier des concessions tarifaires, les engagements en termes de commerce de services, et la deuxième a été entamée lancée en février 2019

A l’heure actuelle, 27 Etats ont ratifié l’accord marquant, ainsi, son entrée en vigueur depuis le mois de mai 2019. Comme le souligne la Commission économique pour l'Afrique des Nations unies (UNECA), ce marché représentera près de 6,7 milliards de dollars en termes de consommation, ainsi qu’une augmentation du commerce intra-africain de 15 à 25%, soit un volume d’échanges qui pourrait atteindre 70 milliards de dollars à l’horizon 2040. Ainsi, les gains seront aussi bien pour les consommateurs que pour les entreprises manufacturières et de service du continent, en plus de stimuler la croissance du PIB de l’ordre de 1 à 6% (CNUCED, 2017). Des analyses d’impact ex-ante font ressortir que dans son ensemble, le continent connaitra des gains en termes de bien-être avec l’effectivité de la zone de libre échange (AFDB, 2018) ; et les surplus de bien-être (approximé par les dépenses de consommation) les plus importants découleront de la suppression (ou tout au moins de la baisse significative) des barrières non tarifaires (Abrego & al. 2019). 

De plus, et contrairement à une crainte assez répandue, certaines analyses montrent que la ZLECAF n’aurait pas un effet dépressif sur les recettes fiscales des Etats (UNECA, 2019 et ATAF, 2017). Toutes les retombées positives attendues suscitent beaucoup d’espoirs quant à la transformation structurelle des économies, au développement des secteurs manufacturiers et des services du continent africain, ce qui compenserait les manques à gagner engendrés par la suppression des barrières tarifaires et non tarifaires.

Cependant, il subsiste un certain nombre de points qui méritent une attention particulière, tant ils peuvent s’avérer nécessaires pour la réussite du projet continental. 

La question des barrières non tarifaires

Il est important de rappeler, ici, que les barrières tarifaires sont essentiellement les droits de douane imposés à l'entrée des marchandises ou services et que les barrières non tarifaires sont toutes les autres barrières ( les normes imposées aux produits, les quotas fixés pour l’import ou l’export de marchandises, etc.). Ainsi, l’un des plus grands défis pourrait résider dans la suppression des barrières non tarifaires, bien plus que celle des barrières tarifaires, car les premières représentent des barrières plus insidieuses, moins visibles. Et en termes de retombées, les gains attendus de la baisse des barrières non tarifaires seraient nettement supérieurs. Abrego & al. (2019) estiment qu’une baisse de 45% des barrières non tarifaires en région Afrique entrainerait une hausse de plus de 4% sur bien-être. Toutefois, la suppression des barrières non tarifaires relatives aux normes doit faire l’objet d’une attention particulière, parce que, généralement, les normes visent à protéger les consommateurs contre des produits ou marchandises de mauvaise qualité. Une solution pourrait être l’adoption de normes communes à l’échelle africaine, afin de favoriser une harmonisation des pratiques.

Signalons, par ailleurs, que bien que les accords de la ZLECAF demandent clairement à ce que les barrières non tarifaires soient réduites, aucun calendrier ni objectif chiffré n’a été précisé (voir l’annexe 5 de l’accord). Ceci rendrait difficile l’évaluation à terme de cette mesure.

L’épineuse question des gagnants versus perdants

Les données disponibles montrent le nombre limité de pays qui « dominent » le commerce intracontinental, avec l’Afrique du Sud qui occupe le peloton de tête, aussi bien en termes d’importations que d’exportations. Au-delà de cette liste de pays déjà intégrés au commerce intracontinental, il reste, bien entendu, tous les autres pour qui il faudra évaluer l’impact économique de l’ouverture totale au commerce. Un point à propos duquel des recherches et tests empiriques, via des modèles d’équilibre général, par exemple, pourront donner une idée et préparer au mieux les pays. D’ores et déjà, l’étude de Abrego & al. (2019) montre qu’il y aura une grande disparité dans la distribution des gains de bien-être, mesurée par les dépenses de consommation entre pays. Comme largement discuté dans la littérature, et ceci est valable dans le cas de la ZLECAF, les pays les plus grands (en termes de taille de la population) sont les moins enclins à l’ouverture commerciale, car, bien souvent, ils sont relativement moins spécialisés que les petits pays (Combes & Saadi-Sedik, 2007). Ceci pourrait justifier la démarche prudente du Nigéria dont les autorités  gouvernementales ont préféré adopter une attitude prudente (reportant ainsi d’une année la signature de l’accord, laquelle est intervenue lors du Sommet de Niamey) et se donner le temps de consulter les différentes parties prenantes (e.g. syndicats de travailleurs, le patronat et autres acteurs du secteur industriel). Néanmoins, les plus grands pays en termes de population et d’économie devront, comme tous les autres pays, assurer une meilleure insertion de leurs secteurs manufacturier et agricole. Pour le cas du Nigéria, l’Afrique du Sud et bien d’autres, il sera nécessaire de consentir des efforts importants pour mettre à niveau leurs infrastructures, surtout en ce qui concerne la fourniture d’électricité (les économies du Nigéria et de l’Afrique du Sud souffrent d’une sous-production sévère d’électricité) mais aussi dans le domaine des infrastructures physiques (Le Nigéria occupe le 124ème rang sur 140 dans le classement du Forum économique mondial sur la qualité des infrastructures, l’Afrique du Sud figure à la 64ème place).

Au-delà des impacts chiffrés, assez bien repris dans la littérature, d’importants défis demeurent pour assurer la réussite à ce projet panafricaniste, longtemps voulu par les pères fondateurs de l’OUA et, bien avant eux, par les grandes figures de la résistance africaine chantre de l’union des peuples d’Afrique. Ainsi, face aux espoirs suscités, et à juste titre, d’ailleurs, il est important que certains éléments soient pris en considération, tant ils peuvent conditionner la réussite et la pérennité du projet.  Ci-dessous quelques éléments:

1. La nécessité d’une politique cohérente de transformation structurelle des économies africaines

Dans leur majorité, les économies africaines sont caractérisées, par un secteur primaire prépondérant, avec la plus forte contribution au Produit Intérieur Brut (PIB), suivi du secteur tertiaire en plein essor, avec le développement des services. Le secteur secondaire est généralement très faible et contribue très peu au PIB, en raison d’une faible industrialisation sur le continent. Cette faible industrialisation entraine l’exportation des matières premières vers les pays développés et justifie, en partie, le faible niveau du commerce intra régional, les pays du continent ne pouvant pas échanger les matières premières entre eux. Dans la perspective du succès et de la pérennité de la Zone de Libre- Echange Continentale africaine, il est crucial que les pays africains développent des politiques cohérentes qui visent la transformation structurelle de leurs économies. En effet, la Banque Africaine de Développement (BAD) définissait, dans l’édition 2013 des Perspectives Economiques en Afrique (PEA), la transformation structurelle comme la réallocation de l'activité économique des secteurs à faible productivité vers ceux où elle est plus forte, permettant, ainsi, de maintenir une croissance forte, durable et inclusive. Ce processus est généralement caractérisé par au moins deux faits stylisés : (i) l’augmentation de la part du secteur manufacturier et des services à forte valeur ajoutée dans le PIB, couplée avec une baisse soutenue de la part de l'agriculture (secteur primaire) ; et (ii) la baisse de la part de l'emploi agricole et le transfert des travailleurs vers les autres secteurs plus productifs de l'économie (PEA 2013). Une telle politique devra s’appuyer sur les leviers ci-après :

 

  • Spécialisation des économies

Les pays africains doivent se spécialiser, suivant une logique d’avantages comparatifs. Cela permettrait d’optimiser les ressources internes dans les pays et donnerait un sens aux échanges commerciaux sur le continent.

  • Soutien aux PME/PMI

L’un des premiers bénéficiaires de la Zone de Libre-Echange Continentale est le secteur privé africain, notamment les Petites et Moyennes Entreprises (PME). Les gouvernements africains pourraient, alors, développer des programmes spéciaux de soutien et d’encadrement des PME, afin de leur permettre d’améliorer leurs techniques de production pour s’adapter aux exigences des marchés internationaux et aux normes internationales.

  • Développement des infrastructures 

La Zone Continentale de Libre-Echange africaine est supposée intensifier les échanges commerciaux entre les pays africains. De ce fait, il est nécessaire que les gouvernements africains investissent dans le développement des infrastructures de transports (terrestres, portuaires, ferroviaires et aériennes, afin de faciliter l’acheminement des produits vers les marchés) et les infrastructures énergétiques pour favoriser et stimuler la production à grande échelle.

  • Promotion du « made in Africa »

L’Afrique souffre de plusieurs maux dont certains ont des origines d’ordre sociologique et culturel. L’un des méfaits de la colonisation est le conditionnement des populations africaines à consommer les produits importés  de l’Occident. Il est vrai que les produits d’origine africaine peinent très souvent à concurrencer les produits occidentaux, du fait de leur faible qualité et de leurs coûts élevés. Toutefois, il est important que les populations africaines s’identifient et soutiennent les accords de la Zone de Libre-Echange Continentale africaine, en consommant la production locale. Une campagne de promotion et de sensibilisation sur le « Made in Africa » pourrait aider.

2. La promotion de l’économie numérique

Le 21ème siècle est sans aucun doute le siècle du numérique et des nouvelles technologies. La rapidité des innovations technologiques a fondamentalement bouleversé nos modes de vie et d’échange. Les marchés sont de plus en plus numériques, l’offre et la demande se rencontrent sur internet pour échanger. Ce nouveau mode d’échange sera également un facteur déterminant dans le succès de la Zone de Libre Echange Continentale. La capacité des entreprises africaines à utiliser les moyens modernes (les réseaux sociaux, le e-commerce, etc.) de communication pour assurer la visibilité et l’accessibilité de leur production sera également déterminante.

Figure 1 : Situation de la ZLECAF en chiffres

Source : TRACLAC, 2019

 

Les opinions exprimées dans cet article appartiennent aux auteurs.

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