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Spiritualité du jeûne et consumérisme du Ramadan : Un paradoxe social
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February 24, 2026

Mois sacré, quatrième pilier de l’islam, le Ramadan commémore la révélation du Coran au Prophète. Ce mois est marqué par des pratiques complémentaires : une intensification de la prière (notamment les tarawih), la récitation  complète du Coran, le renforcement de la charité envers les plus démunis et une dimension communautaire forte. Le jeûne n’est pas uniquement en termes de nourriture, un renoncement obligatoire du lever au coucher du soleil, mais une période propice à la purification spirituelle, à la discipline du désir, au recentrage sur l’essentiel et au partage. Le jeûne apparaît ainsi comme un instrument de transformation morale et communautaire.

Ce mois, censé être celui de la sobriété, de la maîtrise de soi et du recentrement spirituel, se transforme parfois en période d’intensification des dépenses et d’excès alimentaires. Sensé discipliner l’ego, il devient parfois un festival d’abondance presque compétitive. La surconsommation durant le mois de Ramadan constitue l’un des paradoxes les plus frappants de notre modernité religieuse. Comment expliquer ce paradoxe entre l’esprit du Ramadan et la pratique sociale ?

Un mois sacré par excellence

Le jeûne était pratiqué par les païens dans la péninsule arabique avant l'islam. Il était répandu en cette période-là, sans que l'on puisse en déterminer la cause ou le but. De plus, juifs et chrétiens le pratiquaient. On rapporte que lorsque le Prophète arriva à Médine, Il a observé que les Juifs jeûnaient le 10e jour du mois lunaire de Muharram, en souvenir de Moïse et de la sortie d'Égypte. Il ordonna alors aux musulmans de jeûner le 9e et le 10e jours de Muharram en se conformant au rituel judaïque qui prescrit de jeûner du coucher du soleil au crépuscule du jour suivant. Cependant, c’est en l'an 2 de l'hégire qu’une série de versets révélés au Prophète (2e sourate, versets 183 à 187), impose aux musulmans de jeûner tout au long du mois de Ramadan et fixe les règles essentielles de ce rite. « Oh, vous qui avez cru, le jeûne vous est prescrit tout comme il l'a été à vos devanciers. Puissiez-vous atteindre la piété ! ». 

L'observance du jeûne est ainsi devenue un acte dévotionnel central dans la vie culturelle des croyants musulmans. Le commencement du mois de Ramadan est attendu avec ferveur dans tout le monde musulman.  C’est du reste, le seul mois qui soit nommément désigné dans le Coran. « Le mois de Ramadan en lequel le Coran fût descendu, comme guidance pour les hommes » (2,185).  Ainsi, ce mois est celui de la manifestation ad extra du Livre sacré ; un autre verset (44,3), précise que cette descente du Coran eut lieu au cours d’une « nuit bénie » qua la majorité des exégètes identifie comme la « nuit du Destin » mentionnée dans la sourate 97. 

Mois sacré par excellence, le mois du Ramadan, selon de nombreuses traditions, est le mois au cours duquel la Miséricorde divine se manifeste plus qu’à aucun autre moment de l’année.  Autant dire qu’en ce mois, il est particulièrement recommandé de veiller la nuit et, plus encore, de s’adonner à la récitation du Coran. D’où l’institution à l’instigation, indiquent certains, du calife ‘Umar des tarâwîh, ces séances de prières communes, le soir, dans les mosquées, et qui doivent permettre d’achever une récitation intégrale du Coran avant la fin du mois. L’usage est en effet de terminer cette récitation la vingt-septième nuit du mois, date à laquelle est traditionnellement fixée la nuit du Destin. 

Et une atmosphère de chaleureuse fraternité règne tout au long de ce mois durant lequel la Umma, la communauté musulmane, resserre plus que jamais ses liens. Du reste, de ce mois, le Prophète a déclaré, : « il est celui de ma communauté ».

1.L’esprit du Ramadan est-il toujours socialement respecté ?

L’esprit du Ramadan repose sur des principes clairs : sobriété, maîtrise et solidarité. Le jeûne n’est pas uniquement une abstention de nourriture et de boisson ; il constitue un exercice de discipline intérieure. Il vise à produire une empathie concrète, presque physique, avec ceux qui vivent la privation en permanence. Dans cette perspective, la sobriété ne relève pas seulement d’un choix économique mais d’un engagement spirituel. Le Ramadan enseigne la mesure, la retenue et la hiérarchisation des besoins.

La pensée des mystiques, comme celle des soufis, nous renseigne sur l’essence du Ramadan : restaurer la profondeur spirituelle derrière les pratiques religieuses. Théologien, juriste et mystique du XIᵉ siècle, auteur de l’ouvrage majeur Ihya’ ‘Ulum al-Din (La Revivification des sciences de la religion), Al-Ghazali (1058-1111) ne se contente pas d’expliquer les règles du jeûne. Il cherche à en dévoiler le sens intérieur. Sa réflexion sur le Ramadan dépasse donc largement la simple conformité juridique ; elle interroge la transformation de l’âme.

Dans le Livre des secrets du jeûne (Kitab Asrar al-Sawm), nous trouvons des passages et des citations tranchantes sur le jeûne. Il y montre que le jeûne véritable ne consiste pas seulement à s’abstenir de nourriture mais à préserver les membres du péché et le cœur des pensées vaines.  En relation avec le jeûne, Ghazali distingue trois catégories fondamentales : le jeûne du commun (sawm al-‘umûm), le jeune de l'élite (sawm al-khusûs), le jeûne de l'élite de l'élite ‘sawm khusûs al-khusûs). Le jeûne du commun est caractérisé par l'abstention de se livrer au désir du ventre et du sexe. En plus de cela, le jeûne de l’élite consiste à préserver du péché, l’ouïe, la vue, la langue, les mains, les pieds et tous les organes d'action (jawaârih). Outre tout cela, le jeûne de l'élite de l'élite consiste à « préserver le cœur des préoccupations mondaines et de toutes pensées vaines, de manière à être entièrement tourné vers Dieu le Très-Haut… » (Al Ghazali, 2001)

Dans sa perspective, la faim possède une fonction éducative. Elle allège le corps, clarifie l’esprit et rend l’âme plus réceptive à la contemplation. À l’inverse, l’excès alimentaire alourdit et obscurcit. Il ne s’agit pas de promouvoir un ascétisme radical ni de condamner la convivialité du partage, mais de rappeler la mesure. Le jeûne est une école de liberté intérieure : celui qui apprend à différer la satisfaction de ses désirs acquiert une maîtrise qui dépasse le simple cadre alimentaire. C’est dans cette articulation entre loi, éthique et spiritualité que le jeûne trouve, selon lui, sa véritable signification. 

La pertinence de cette analyse demeure frappante dans les contextes contemporains où le Ramadan coexiste avec des logiques de consommation accrues. La validité formelle du jeûne ne garantit pas sa profondeur spirituelle. On peut respecter les horaires, observer les prescriptions extérieures et néanmoins passer à côté de la transformation recherchée. La tension entre forme et substance, si centrale dans la pensée d’Al-Ghazali, reste d’une actualité évidente.

Là où Al-Ghazali insiste sur la purification morale et la cohérence entre forme et intention, Ibn Arabi (1165–1240), maître du soufisme andalou, va plus loin : il interprète le jeûne comme un acte métaphysique. Il explique que le jeûne consiste en une abstention, un acte de retrait. Or le retrait, le non-agir, le vide, ne sont pas des réalités visibles. Le jeûne n’a pas de forme extérieure. Il est intérieur, invisible, caché. L’auteur des Futuhat al-Makkiyya (Les Illuminations de La Mecque), développe une vision du jeûne profondément intérieure et symbolique.  Dans son analyse, Ibn Arabi considère que « Le jeûne est une qualité de non-manifestation (sifat ‘adam). Contrairement à la prière, à l’aumône ou au pèlerinage, le jeûne est essentiellement abstention. Il consiste à ne pas faire. Il est une privation volontaire. 

Pour Ibn Arabi, cette « non-action » possède une dimension spirituelle unique. Dans la théologie islamique Dieu n’est soumis ni au désir ni à la nécessité. Dans le même esprit,« Le jeûneur se rapproche d’une des qualités divines, car Dieu est exempt de nourriture et de besoin. » En jeûnant, l’être humain imite symboliquement cette indépendance. Il suspend ses besoins immédiats. Il manifeste, à son échelle limitée, une forme de détachement. Le jeûne devient ainsi un acte de proximité ontologique. Non pas parce que l’homme devient divin, évidemment, mais parce qu’il expérimente une réduction de sa dépendance matérielle. Le jeûne révèle quelque chose du rapport entre l’être humain et l’Absolu. Et si l’on comprend le sens de ce message, cela rend la table débordante de dix plats légèrement… ironique. 

Pour Ibn Arabi, le jeûne est censé révéler le vide fécond. C’est un temps de dévoilement intérieur. L’excès matériel épaissit le voile. Le vide, au contraire, l’amincit. Le jeûne n’est donc pas seulement éthique ; il est cognitif. Il purifie la perception. Si l’on transpose la pensée d’Ibn Arabi dans nos sociétés contemporaines, le contraste est frappant. Le Ramadan est souvent vécu comme une alternance entre privation et compensation. L’abondance alimentaire au moment du ftour ne constitue pas simplement un excès calorique, elle peut être interprétée, dans la logique d’Ibn Arabi, comme un refus du vide fécond, de la rencontre intérieure.

Djalal ad-Dîn Rûmi (1207-1273), disciple d’Ibn Arabi, évoque le Ramadan comme un symbole spirituel. Fidèle à sa méthode poétique et mystique, Rûmi, dans le Mathnawi, insiste sur l’idée que la plénitude ne naît pas de l’accumulation, mais du dépouillement. Dans plusieurs passages, Rûmi suggère que le jeûne brise la domination du corps afin que l’âme puisse retrouver sa souveraineté. Il donne une signification particulière à l’iftar. La véritable rupture du jeûne n’est pas simplement alimentaire. Elle est lumineuse. Le croyant qui jeûne ne vit pas l’abstinence comme une contrainte pesante, mais comme une attente vibrante. La pensée de Rûmi transforme ainsi le Ramadan en un temps d’amour mystique. Le manque devient tension vers la présence divine. La faim devient désir de l’Aimé. La faim rend l’âme plus sensible aux réalités invisibles. Dans cette perspective, le Ramadan est un état de l’âme, une disposition intérieure à accueillir la lumière.

Si l’on transforme le Ramadan en simple alternance entre privation diurne et compensation nocturne, on passe à côté de sa dimension symbolique. Le jeûne est censé ouvrir un espace, non simplement créer une pause avant la satiété. 

En somme, si Al-Ghazali nous rappelle la cohérence morale, Ibn Arabi nous pousse vers la profondeur ontologique. L’un insiste sur la purification des comportements, l’autre sur la transformation de la perception. Ce qui distingue Rûmi d’Al-Ghazali, c’est qu’il ne systématise pas les degrés du jeûne ni ne développe une analyse normative. Il ne cherche pas à classer les jeûneurs, mais à éveiller la conscience. Il parle en images, en métaphores, en élans poétiques. Le message commun des trois mystiques nous interpelle : le jeûne n’est pas un simple rite collectif. Il est une épreuve de vérité intérieure. Le vide qu’il crée est un espace à habiter. Si le jeûne ne produit pas un désir spirituel, il reste, à leurs yeux, superficiel.

2. La réalité paradoxale : l’explosion du consumérisme 

Le Ramadan repose sur une philosophie claire : discipliner le corps pour élever l’esprit. Le jeûne n’est pas une performance physique, ni un défi d’endurance. Il est un exercice de conscience. En suspendant temporairement l’accès à la nourriture, à la boisson et aux plaisirs immédiats, le croyant est invité à réévaluer son rapport au désir, à la dépendance et à la matérialité. La faim ressentie pendant la journée n’a pas pour vocation d’être compensée par une explosion calorique nocturne ; elle est censée produire un déplacement intérieur. Elle rappelle la vulnérabilité humaine, la dépendance aux ressources et l’injustice structurelle qui prive une partie de la population mondiale de sécurité alimentaire permanente.

Dans son essence, le Ramadan est un mois de réduction du superflu. Il enseigne la mesure, la simplicité et la gratitude. La rupture du jeûne, traditionnellement, s’effectue de manière modeste : quelques dattes, de l’eau, une soupe simple. L’objectif n’est pas l’abondance spectaculaire mais la suffisance consciente. Cette dimension spirituelle s’accompagne d’un renforcement de la solidarité. La zakat et les dons volontaires prennent une importance particulière. Le jeûne, en ce sens, est indissociable d’une éthique sociale.

Or, dans de nombreuses sociétés musulmanes contemporaines, on observe une dynamique inverse qui s’écarte sensiblement de l’idéal ascétique. Ce mois, qui s’inscrit dans une tradition spirituelle fondée sur la sobriété, la maîtrise de soi et la purification intérieure, devient dans de nombreux contextes un moment d’intensification de la consommation, en particulier alimentaire... Les tables du ftour se multiplient en variété et en quantité, les produits sucrés et transformés connaissent une forte demande, et le gaspillage alimentaire progresse de manière préoccupante. Le mois de la retenue devient paradoxalement celui de l’excès organisé. Ce mécanisme ressemble à une compensation psychologique : la privation temporaire nourrit le désir d’abondance immédiate. Le corps, qui devait apprendre la modération, est entraîné dans une logique de rattrapage.

L’idéal ascétique en déperdition

La surconsommation durant le mois de Ramadan constitue l’un des paradoxes les plus révélateurs de nos sociétés contemporaines. Le jeûne diurne est parfois suivi d’une consommation nocturne qui dépasse largement les habitudes du reste de l’année. Le paradoxe est presque ironique : on jeûne le jour pour mieux consommer la nuit. Le corps est censé apprendre la retenue, il apprend parfois… la revanche. Loin d’être un simple décalage marginal, cette contradiction interroge profondément la manière dont les pratiques religieuses s’articulent aujourd’hui aux logiques sociales, culturelles et économiques modernes. Ce phénomène n’est pas qu’un simple « manque de volonté ». C’est un paradoxe qui s’explique par une combinaison de facteurs sociaux, culturels, économiques et psychologiques. 

Tout d’abord, la culture et sa pression sociale : la dimension sociale du ftour a évolué. La rupture du jeûne est devenue un moment de rassemblement familial et communautaire à forte visibilité. Le repas de rupture du jeûne est devenu un moment de représentation sociale. La table est parfois investie d’une fonction symbolique, plus elle est abondante, plus l’hospitalité semble « réussie ». L’abondance est souvent assimilée à la générosité, la diversité des plats à la qualité de l’accueil. Dans certains contextes, la sobriété et la simplicité peuvent être perçues comme un manque d’attention ou de respect envers les invités. La pression implicite à « bien recevoir » contribue ainsi à l’escalade quantitative.

Ensuite, la logique commerciale et son Marketing jouent un rôle déterminant. Les acteurs économiques du marché identifient le Ramadan comme une période stratégique de consommation. Les promotions ciblées, les campagnes publicitaires mobilisent des registres émotionnels puissants : famille, tradition, partage, nostalgie. Les produits spécifiquement marketés et estampillés « spécial Ramadan » encouragent des comportements d’achat intensifs. Le marketing ne crée pas la demande ex nihilo, mais il l’oriente, l’intensifie et la normalise. La spiritualité cohabite alors avec la logique du marché, et l’équilibre n’est pas toujours en faveur de la première. Le marché sacralise la période autant que les croyants. 

Enfin, la dimension psychologique complète ce tableau : le jeûne produit une tension physiologique réelle. Après une journée d’abstinence, le désir de gratification immédiate est amplifié. La rupture du jeûne devient un moment chargé d’attentes émotionnelles et sensorielles. La frustration accumulée dans la journée pousse à la surconsommation. Le cerveau humain fonctionne ainsi : la privation suscite la compensation. Ce n’est pas nécessairement une faiblesse morale, mais un mécanisme humain bien connu : la privation appelle la compensation. Cependant, lorsque cette compensation devient systématique et excessive, elle entre en contradiction avec la finalité éducative du jeûne. L’exercice de maîtrise se transforme en alternance entre privation diurne et excès nocturne. Le mystique s’efface devant le biologique

Les conséquences sociales de ces facteurs en termes de coût économique et social ne sont pas négligeables. L’augmentation des dépenses pèse sur les budgets des ménages, en particulier pour les classes moyennes et modestes. Les hausses saisonnières ou temporaires des prix accentuent cette pression. Un mois censé alléger l’ego peut ainsi alourdir les finances. Le gaspillage alimentaire massif constitue une autre dimension préoccupante. Les restes non consommés sont jetés, alors même que le mois est censé renforcer la conscience de la valeur des ressources. Un gaspillage en contradiction directe avec l’éthique de responsabilité et de gratitude que le Ramadan cherche à cultiver. Le décalage entre l’expérience spirituelle et le comportement matériel devient manifeste.

Une tension révélatrice

Les conséquences de cette surconsommation dépassent la sphère individuelle. Le Ramadan apparait aujourd’hui comme un moment singulier dans des sociétés profondément marquées par la logique consumériste. Cette période de jeûne, propose une suspension volontaire du désir et une réduction des besoins matériels. Or, elle se déploie dans un environnement économique et culturel fondé sur l’activation permanente du désir, l’accélération des cycles d’achat et la valorisation de l’abondance. Cette coexistence produit une tension révélatrice. Le marché prospère sur l’insatisfaction organisée. À l’inverse, le jeûne religieux s’inscrit dans une logique de maîtrise. Il ne cherche pas à supprimer le désir, mais à le discipliner. Il apprend à différer la satisfaction, à distinguer le nécessaire du superflu et à relativiser l’urgence des besoins immédiats.

Le Ramadan musulman ne consiste pas seulement en une abstinence alimentaire. Il est conçu comme un exercice de réorientation intérieure. La faim devient un outil pédagogique, elle ouvre un espace de réflexion. Elle vise une transformation globale du rapport à soi et aux autres. Pourtant, dans les sociétés contemporaines, ces périodes sacrées s’insèrent dans des logiques commerciales puissantes. Le Ramadan devient une saison économique spécifique. 

Ce phénomène ne signifie pas que la spiritualité disparaît, mais qu’elle est traversée par des forces contradictoires. Le jeûne, censé réduire l’attachement matériel, peut coexister avec une intensification des achats alimentaires ou symboliques. Le paradoxe est manifeste : une pratique visant à tempérer le désir se déploie dans un environnement qui en vit. Sur le plan anthropologique, le jeûne peut être interprété comme une forme de critique implicite de la société de l’excès. Il propose une autre conception de la liberté. Dans le paradigme consumériste, la liberté est associée à la capacité d’acquérir et de satisfaire ses envies. Dans la perspective spirituelle, la liberté réside dans la capacité de ne pas céder immédiatement à ces envies. Le contrôle de soi devient un marqueur d’autonomie intérieure.

La question centrale devient alors celle de la cohérence. Le jeûne peut-il réellement transformer le rapport au monde matériel s’il est immédiatement compensé par des pratiques d’excès ? Peut-il rester un espace de liberté intérieure dans un environnement qui valorise l’hyperconsommation ? Ces interrogations ne relèvent pas d’un jugement moral, mais d’une analyse structurelle. En définitive, la spiritualité du jeûne ne se situe pas hors de la société de consommation. Elle s’y inscrit, s’y confronte et parfois s’y adapte. Mais elle conserve une fonction critique. En rappelant que l’être humain peut vivre avec moins, elle introduit une brèche dans le discours dominant de l’accumulation. Cette brèche est fragile, souvent contradictoire, mais elle demeure significative. Et c’est peut-être là que réside l’enjeu contemporain du Ramadan et du carême : non pas abolir la société de consommation — ce serait naïf — mais réintroduire, au cœur même de celle-ci, un espace de distance, de conscience et de mesure. Une pause dans la mécanique du toujours plus. Une respiration dans le tumulte du désir organisé

En conclusion : Peut-on revenir à l’esprit du jeûne ? Renouer avec l’essence du Ramadan suppose un effort conscient. Il ne s’agit pas de moraliser ou de culpabiliser ou de condamner sévèrement des comportements individuels, mais de réinterroger le sens des pratiques pour les réorienter. Un ftour simple, équilibré et partagé peut incarner davantage l’esprit du jeûne qu’une table surchargée et saturée de plats. La simplicité du ftour peut être revalorisée comme un choix conscient et non comme une contrainte. La rationalisation des achats permet de limiter le gaspillage et d’éviter les dépenses impulsives et superflues. Le renforcement des dons et des actions solidaires peut redonner au mois sa dimension sociale fondamentale. L’orientation d’une partie des dépenses vers la solidarité permet de réconcilier pratique sociale et finalité spirituelle. 

Le Ramadan n’est pas une jouissance culinaire. Il demeure une école de transformation intérieure. Les contradictions observées n’annulent pas son sens ; elles révèlent simplement la tension permanente entre idéal spirituel et comportements sociaux. Reconnaître ce paradoxe constitue déjà un premier pas vers une pratique plus cohérente et plus fidèle à l’esprit de ce mois

Bibliographie

Al Ghazali. (2001), les Secrets du jeûne en islam, Paris, Albouraq, 2001.

Amir Moezzi, A.  (2007) Dictionnaire du Coran (sous-direction), Robert Laffont, Bouquins 

Bencheikh, Gh. (2010). Le Coran. Editions Eyrolles. 

Chouiref, T. (2015) Citations coraniques expliquées. Editions Eyrolles Djalâl-od-Dîn Rûmi (2013 ), Mathnawî, la Quête de l’Absolu, Tome 1 (Livres I à III) et Tome 2 (Livre IV à VI), Editions du Rocher, Spiritualité. 

Meir M. Bar-Asher (2019 ), les juifs dans le Coran, Albin Michel

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