Publications /
Opinion

Back
Produire plus vérifier moins: le piège silencieux de l’IA
Authors
Imad Hajjaji
June 10, 2026

Depuis le lancement de GPT-4 en mars 2023, un discours de plus en plus en vogue affirme que « si vous ne maîtrisez pas l'Intelligence artificielle (IA) vous serez dépassé ». On parle de prompt engineering comme s'il s'agissait d'une compétence ésotérique réservée à une élite technologique. Les réseaux sociaux professionnels regorgent de profils qui se présentent comme « experts en IA » après avoir suivi une formation de deux semaines. L'alarmisme fait vendre, et le sujet s'y prête bien.

Ce que ce discours distille discrètement c'est le risque inverse : celui d'une dette cognitive croissante, où l'usage intensif de l'IA sans recul critique érode progressivement notre capacité à évaluer, à questionner et à penser par nous-mêmes. Derrière la controverse, une vraie question mérite d'être posée : quelle est la compétence humaine que l'ère de l'IA rend indispensable ?

La vérification, compétence négligée de l'IA

Lorsqu'on a interrogé Terence Tao, médaillé Fields et considéré par beaucoup comme le plus grand mathématicien vivant, et  professeur à l'Université de Californie, sur la façon dont il aborde l'usage de l'IA par ses étudiants, il a proposé un nouveau type de devoir : soumettre à l'étudiant une question mathématique accompagnée de la réponse générée par ChatGPT, et lui demander de vérifier la réponse obtenue, de l'analyser, de la corriger si nécessaire [1]. Non pas « utilise l'IA pour répondre », mais « vérifie ce que l'IA a généré comme réponse ».

Ce glissement est fondamental. Il ne s'agit plus de produire une réponse, mais d'évaluer la fiabilité d'une réponse déjà générée.

Les outils d'IA générative présentent une caractéristique trompeuse : la forme de leurs réponses inspire confiance. Le texte est fluide, la mise en page soignée, le ton assuré. Mais ce vernis formel ne dit rien sur la qualité du contenu. Des travaux de recherche ont montré que les hallucinations, c'est-à-dire la génération d'informations fausses présentées comme vraies, ne sont pas un bug qu'on peut corriger : elles constituent une limitation inhérente à l'architecture même des grands modèles de langage [2]. OpenAI reconnaît lui-même que ces erreurs persistent parce que les méthodes d'évaluation standard récompensent la confiance plutôt que l'honnêteté : un modèle qui devine obtient un meilleur score qu'un modèle qui admet son incertitude [3]. Ce biais structurel ne disparaîtra pas avec la prochaine version du produit.

Le cadre de littératie en IA développé conjointement par l'OCDE (Organisation de commerce et de développement économiques) et la Commission européenne le formule clairement : penser de manière critique dans un contexte IA signifie vérifier si l'information fournie est exacte, pertinente et équitable. Parce que les systèmes d'IA peuvent produire des contenus convaincants mais incorrects ou biaisés, les utilisateurs doivent identifier la désinformation potentielle [4]. La vérification n'est pas un détail de méthode. C'est la compétence qui détermine si un individu ou une organisation tire réellement profit de l'IA, ou se contente d'en subir les erreurs à grande vitesse.

Un risque qui dépasse l'individu

Le monde du développement logiciel offre une illustration concrète de ce phénomène à l'échelle collective. GitHub, la principale plateforme d'hébergement de projets open source, a formellement reconnu que les contributions générées par l'IA inondent les projets, forçant les mainteneurs à trier des soumissions de faible qualité qui menacent la viabilité même de ces communautés [5]. Une analyse empirique portant sur 470 projets a montré que le code généré par l'IA produit 1,7 fois plus de problèmes que le code écrit par des humains [6]. Le paradoxe est là : des contributeurs produisent davantage, plus vite, mais sans capacité d’évaluer ce qu'ils produisent. Le volume augmente, la qualité chute, et c'est toute la communauté qui en assume le coût.

Ce qui se joue dans le logiciel se joue aussi dans la recherche et l'analyse de politiques publiques. Un chercheur qui utilise l'IA sans maîtriser suffisamment son sujet pour en évaluer les sorties ne produit pas plus : il produit plus vite des erreurs qu'il ne détectera pas. Pour un centre de réflexion, dont la valeur repose précisément sur la rigueur et la crédibilité de ses analyses, ce risque n'est pas théorique. Presque la moitié de la génération Z obtient de mauvais résultats lorsqu'il s'agit d'évaluer les lacunes critiques des technologies d'IA, comme la capacité de ces systèmes à inventer des faits [4]. Ce n'est pas une question de génération : c'est une question de formation, de culture de la vérification, et de priorités institutionnelles.

La vraie question à poser n'est donc pas « comment former nos équipes au prompt engineering ? » mais plutôt « comment renforçons-nous notre capacité collective à vérifier, questionner et valider ce que produisent ces outils ? »

L'IA amplifie les capacités de ceux qui savent évaluer son travail. Pour tous les autres, elle amplifie surtout la confiance, et la confiance non vérifiée est, en matière de connaissance, le risque le plus sous-estimé de notre époque.

Références

[1] OpenAI Forum. Exploring the Future of Math & AI with Terence Tao and OpenAI. forum.openai.com, 2023.

[2] Xu, Z. et al. Hallucination is Inevitable: An Innate Limitation of Large Language Models. arXiv:2401.11817, 2024.

[3] OpenAI. Why Language Models Hallucinate. openai.com, 2025.

[4] OECD / Commission européenne. Empowering Learners for the Age of AI: An AI Literacy Framework. ailiteracyframework.org, 2025.

[5] GitHub Community. Exploring Solutions to Tackle Low-Quality Contributions on GitHub. github.com/orgs/community/discussions/185387, 2026.

[6] CodeRabbit. State of AI vs Human Code Generation Report. coderabbit.ai, 2025.

RELATED CONTENT

  • Authors
    August 13, 2018
    The Brazilian economy pays a price in terms of productivity foregone because of its lack of trade openness. A trade opening process would bring an adjustment impact that could nonetheless be mitigated with public policies that facilitate labor mobility and job migration. Benefits from trade opening would also hinge on policy improvements in complementary areas, such as infrastructure investments, business environment and others. The Brazilian economy would benefit from opening trad ...
  • Authors
    August 13, 2018
    Depuis la fin de l’année 2017, le président Donald Trump mène plusieurs batailles commerciales, contre différents partenaires, sous prétextes de sauver des emplois industriels américains et de réduire le déficit commercial des États-Unis. S’il est difficile de se prononcer sur les effets des combats commerciaux amorcés par le président Trump, l’importance des opposants et des échanges pour l’économie mondiale en fait une source de risque pour la croissance, les emplois et les prix à ...
  • Authors
    May 10, 2018
    The April issue of the IMF’s “World Economic Outlook (WEO)” included a chapter on how globalization has helped knowledge from technology leaders spread faster than before. Cross-border technological diffusion has not only contributed to rising domestic productivity levels in advanced and emerging economies, but also facilitated a partial reshaping of the technological innovation landscape, with some recipients becoming new significant sources of research and development (R&D) an ...
  • Authors
    March 7, 2018
    Brazilian conditional cash transfers are small amounts of money the government distributes directly to very poor households on condition that their children attend school and are vaccinated. The money goes to the women of the household, because research undertaken in the 1990s – and later confirmed in other countries – showed an increase in babies' height and weight when women have more control over household income. Greater control over household resources by women can strengthen a ...
  • Authors
    Thomas Pereira da Silva
    March 7, 2018
    This proposal seeks to contribute to reduce, in a cost-effective way, Morocco’s unusually high, persistent and growing unemployment level for university graduates1. It complements and enhances the existing Université Internationale de Rabat (UIR) Public-Private Partnership (PPP). Tertiary enrolment in Morocco has been increasing above what seems to be labor market absorptive capacity. Over the past decade, the share of the unemployed with university degrees as a percentage of total ...
  • Authors
    Ana Maria Bonomi Barufi 
    October 21, 2017
    Location decisions of firms and workers shape the spatial distribution of economic activity between and within cities. On one hand, the interaction between cities is widely investigated in the literature of regional and urban economics, which tries to assess the extent to which urban scale affects the local concentration of different skills, sectors, etc., apart from defining each city's role in the regional system. On the other hand, within-city dynamics and internal heterogeneity ...
  • Authors
    June 16, 2016
    L’écart entre filles et garçons en termes de scolarisation, au Maroc, a longtemps préoccupé tant les académiciens que les décideurs. En revanche, très peu d’études se sont penchées sur l’analyse de cet écart sous une toile de fond quantitative. Ce présent travail s’intéresse à l’écart genre en termes d’acquis scolaires en lecture. La finalité étant de mettre en exergue les facteurs influençant les différences de performance entre les genres ainsi que leur ampleur. Pour ce faire, une ...
  • Authors
    May 20, 2016
    The 2015-2030 strategic vision innovates the Moroccan educational system. Unlike previous reforms, this vision addresses problems that have long been ignored. Among these problems is the quality of education. Although educational quality may have been included in previous reform programs, it is considered as one of the priorities in this new vision. The purpose of this Policy Brief is to assess the status of learning achievement, which is an integral part of educational quality, of ...