Publications /
Opinion

Back
Vers« Une seconde guerre froide mondiale »
Authors
June 1, 2020

Le monde a connu deux guerres mondiales et se trouve, aujourd’hui, au bord d’une « seconde guerre froide mondiale ». Il n’y aurait certainement pas un certain Winston Churchill pour prononcer un grand discours à Westminster College de Fulton[1]annonçant qu’un rideau de fer est descendu sur le monde ; ni un certain Andreï Jdanov, troisième secrétaire du Parti communiste de l’Union soviétique, pour lui rétorquer, depuis la Pologne, que le monde de l'après-guerre est divisé en deux camps principaux: « le camp impérialiste et antidémocratique, le camp anti-impérialiste et démocratique ».[2] Mais une chose est sûre : les fractures des plaques géopolitiques sino-américaines atteignent, ces derniers temps, une amplitude dangereuse qui risque fort de propulser le monde dans une « seconde guerre froide mondiale».

Il serait fort erroné d’imputer la dégradation des relations entre les Etats-Unis et la Chine à la pandémie de Coronavirus. Celle-ci agit, plutôt, comme un élément révélateur et un facteur accélérateur. Elément Révélateur, d’abord, en ce sens que la pandémie dévoile au grand jour les tensions géopolitiques existentielles entre l’Amérique de l’Oncle Sam et l’Empire du milieu. Facteur accélérateur, ensuite, dans la mesure où, par sa dynamique propre et ses conséquences planétaires, la pandémie accentue les contradictions profondes entre les deux puissances et les enferme dans une spirale de tensions et de provocations.

Etats-Unis/ Chine : l’inévitable piège de Thucydide

Ainsi, bien avant la pandémie, une sorte de consensus s’est formé chez l’élite politique étasunienne au sujet de la « menace stratégique » que fait peser sur le leadership américain la montée en puissance fulgurante de la Chine. De l’autre côté, la Chine ne semblait plus être en mesure de cacher ses forces ou de prendre son temps. Une sorte de piège de Thucydide[3] a fini par avoir raison des relations entre les deux mastodontes de l’arène mondiale. 

Tout bien considéré, la suprématie sur le système international, monté en toutes pièces par les Etats-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et contesté vainement pendant presque un demi-siècle par l’Union soviétique, paraît aujourd’hui sérieusement menacée par ce rival stratégique global qui est la Chine. En effet, dans presque tous les domaines, la Chine a réalisé, cette dernière décennie, un rattrapage stratégique accéléré de la première puissance mondiale. Ceci concerne aussi bien les échanges commerciaux internationaux que la technologie (cinq) 5G, l’intelligence artificielle ou encore la puissance navale. Un rapport du service de la recherche du Congrès américain du 2 octobre 2019, assure que la marine chinoise pose aujourd’hui « un défi majeur à la capacité de la marine américaine à accomplir et à maintenir le contrôle maritime dans l’Océan pacifique ». Au vu de ces éléments, il importe d’inscrire les tensions qui traversent aujourd’hui les relations sino-américaines dans le temps long, plutôt que de les considérer comme le résultat de facteur conjoncturel ou de calcul électoral. 

Europe-Afrique : l’indispensable force d’équilibre

Face à cette « seconde guerre froide mondiale » qui se profile, les décideurs stratégiques gagneraient à se poser trois questions essentielles pour l’avenir de leurs intérêts nationaux : Primo, quel serait le terrain de bataille de cette « seconde guerre froide mondiale » ? Certainement, pas l’idéologie. Secundo, quels seraient les moyens d’action des deux forces en compétition ? Certainement, pas essentiellement des éléments d’ordre militaire. Tertio, quelle serait la composition des blocs Alliés/Satellites des deux protagonistes ? Le choix des Etats ne serait de toute évidence pas aussi aisé comme par le passé, y compris pour les plus proches alliés de la « première Guerre froide mondiale ».

Quoiqu’il en soit des réponses à apporter aux trois questions susmentionnées, l’impact d’une « seconde guerre froide mondiale » serait lourd sur un système multilatéral déjà au seuil de la déconfiture. C’est pourquoi il est vital que des voies médianes naissent et prennent de la place dans le débat stratégique international aujourd’hui, réduit, hélas, en une table de ping-pong autour de laquelle s’affrontent Américain et Chinois. La voix d’une Europe consciente de ses forces technologiques, équitablement partenaire d’une Afrique dynamique et intelligemment fédératrice d’un espace méditerranéen, berceau de la civilisation, pourrait avoir un retentissement positif. Il s’agit pour l’Europe et l’Afrique d’œuvrer en faveur de l’émergence au niveau mondial d’un leadership collectif, inclusif et constructif. Un leadership dont les moyens d’action ne seraient ni le Hard power, ni le Soft power, ni le Smart power mais un Human-power[4]. L’enjeu est, d’une part, d’éviter au monde les dégâts d’une nouvelle guerre dite-froide et, d’autre part, de concentrer les ressources et les énergies pour faire face aux défis globaux qui se dessinent dans les horizons guère lointains, et dont le Coronavirus et le changement climatique constituent des exemples non exhaustifs.

 

[1] Le Discours de Fulton a été prononcé le 05 mars 1946 par Winston Churchill dans l’Etat de Missouri (Etats-Unis) en présence du Président américain H. Truman. 

[2] Voir le Rapport Jdanov présenté lors de la conférence fondatrice du Kominform qui s’est tenue en Pologne le 22 septembre 1947.

[3]Le concept, formulé par Graham T. Allison, décrit une situation qui voit une puissance dominante entrer en guerre avec une puissance montante poussée par la crainte que suscite chez la première l’émergence de la seconde.

[4] Voir notre Policy Brief « Coronavirus, risque global et ordre mondial », Policy Center for The New South, 14 avril 2020, (https://www.policycenter.ma/publications/coronavirus-risque-global-et-ordre-mondial).

RELATED CONTENT

  • Authors
    Stephan Klingebiel
    Andy Sumner
    January 9, 2026
    Global cooperation is under stress. It hardly requires detailed analysis: the international system is in a profound crisis, when seen from many Northern vantage points. What if we see the same turbulence but from a different vantage point? For many in the Global South the current period signals risk, but also opportunity. That the same events could spark a sense of crisis in one group but opportunity in another is nothing new. However, the sheer scale, speed, and scope of recen ...
  • January 09, 2026
    This episode explores the Trump administration’s confrontational stance toward Venezuela, including sanctions and military posturing and evaluates their effectiveness in undermining Madur ...
  • January 6, 2026
    La création de l’Alliance des États du Sahel (AES) symbolise une rupture politique et géostratégique majeure, appuyée sur un discours souverainiste et anti-occidental. Deux ans après, Mali, Burkina Faso et Niger peinent à assurer leur intégrité territoriale, à stabiliser leur sécurité intérieure et à bâtir une gouvernance solide. L’intégrité territoriale est un problème commun aux trois États, car dans ces pays, la cohésion de l’État et le contrôle du territoire sont directement men ...
  • Authors
    January 5, 2026
    The candidate could not have been more controversial—or more celebrated. Born in Kampala, the capital of Uganda, once ruled by Idi Amin, who famously declared himself “Conqueror of the British Empire” and “King of Scotland,” Zohran Kwama Mamdani, 34, is of Indian descent. His father is an academic, a professor of anthropology at Columbia University, his mother, Mira Nair, is an influential filmmaker. Zohran arrived in the USA on a visa at age seven. No doubt the agents of the feared ...
  • Authors
    Niccola Milnes
    December 30, 2025
    Fuel access has become a strategic pressure point across Mali and its neighbors. In 2025, Jama’t Nusrat al Islam wal- Muslimeen (JNIM) shifted from sporadic interdictions to a deliberate fuel-blockade strategy intended to pressure Bamako without holding territory. By selectively constraining movement along the Sikasso–Kayes–Bamako corridor, the group turned fuel scarcity into a tool of coercion, governance, and narrative control—shaping behavior in the capital while remaining largel ...
  • Authors
    December 18, 2025
    The return of President Donald Trump to the White House at the start of 2025 was expected to signal an American retreat from international engagement, especially in regions of traditional security interest, such as southern Europe, North Africa, and the Middle East. To the surprise of many observers around the Mediterranean, and perhaps to the dismay of some in the Trump administration’s ideological orbit, this has not happened. If anything, the second half of 2025 has seen a high d ...
  • Authors
    December 16, 2025
    An unusual gesture indeed—the dictator, more often than not a recluse, withdrawn behind his fortress and protected by 1.2 million armed soldiers, finally admitted what had long been seen on the battlefield in Ukraine and by spy satellites far above. North Korean soldiers—possibly 12,000 of them—are fighting on front lines alongside Russian troops, and they are falling or being wounded; some 4,000 men so far, by current estimates.  ...
  • Authors
    December 3, 2025
    La résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations Unies ne marque pas la fin d’un dossier, mais l’aboutissement d’une gestion magistrale du temps. Le Maroc n’a pas seulement gagné des appuis, il a gagné le tempo.
En combinant le Chronos de la constance et le Kairos de l’opportunité, il a démontré qu’une politique étrangère pouvait s’appuyer sur la philosophie du temps autant que sur la géopolitique.Cette diplomatie du temps maîtrisé peut aujourd’hui être considérée comme une doc ...