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Incapacité à converger
April 6, 2021

Les revenus sur la rive Sud de la Méditerranée sont de l'ordre d'un cinquième à un tiers de ceux de la rive Nord, des ratios qui n'ont pas beaucoup évolué au cours de la dernière génération. Ce n'était pas censé se produire. Le Processus de Barcelone, mis en place en 1995 en tant que partenariat entre l'Union européenne et les pays de l'est et du sud de la Méditerranée pour promouvoir la croissance et la stabilité dans la région, l'intégration économique grâce au commerce, à l'investissement et à des flux migratoires ordonnés, devait permettre d’accroître les revenus dans le sud.  Un rapport objectif de la Banque mondiale, publié en décembre 2020, montre comment la rive Sud de la Méditerranée reste aujourd'hui, malgré de nombreux accords commerciaux et de nombreux programmes d'aide au développement, la région la moins intégrée, la moins stable et celle qui connaît la croissance la plus lente au monde.

L'échec de l'intégration économique dans la région méditerranéenne est une ironie, car la Méditerranée est une plaque tournante du commerce mondial depuis au moins l'époque des Phéniciens. Très longtemps, il n'y a pas eu d'États-nations dans le bassin méditerranéen pour imposer des droits de douane et ériger des barrières, mais seulement des villes qui dépendaient du commerce, ou des empires qui veillaient à ce que le commerce reste ouvert à l'intérieur de leurs frontières. Pourtant, 3.000 ans après le départ des Phéniciens et 900 ans après que Venise et Gênes se soient disputé les marchés, le commerce en Méditerranée est entravé par de nombreuses barrières, décrites en détail dans le rapport de la Banque mondiale. La plupart des barrières commerciales consistent en des réglementations discriminatoires dont beaucoup ne sont pas transparentes et d'autres sont imputables à une mauvaise logistique et à des infrastructures inadéquates. Les droits de douane ont baissé, mais ils continuent d'entraver le commerce, tout comme les règles d'origine, les subventions industrielles et les énormes subventions aux produits agricoles en Europe.

Les obstacles au commerce ne sont toutefois pas les seuls à expliquer les performances économiques décevantes du Bassin méditerranéen. En effet, même si le commerce en Méditerranée reste entravé, il est beaucoup plus dynamique et plus libre qu'en 1995. La contre-performance de la région en matière de croissance est intervenue en dépit d'une amélioration considérable des flux de commerce et d'investissement. Manifestement, le fait que la rive Nord de la Grande Mer ait été la région à la croissance la plus lente du monde, en partie en raison de la crise de l'euro qui a ravagé la Grèce, l'Italie et l'Espagne, n'a rien arrangé à la situation.

Cette combinaison d'un commerce accru et d'une croissance médiocre, ainsi que l'incapacité du Sud à converger vers le Nord, laissent penser que la libéralisation du commerce et les investissements étrangers qui l'accompagnent habituellement, aussi bénéfiques soient-ils, ont leurs limites et que les politiques nationales jouent un rôle central dans le processus de développement.  

Le Maroc en est un bon exemple. Il affiche de meilleures performances que le reste de la région et est le seul pays (avec la Tunisie) couvert par le rapport de la Banque mondiale qui présente un modeste degré de convergence avec le nord de l'Europe. La situation d'un Marocain de 30 ans est environ deux fois plus confortable que celle de ses parents à sa naissance. Mais ce n'est pas trois à dix fois mieux, comme c'est le cas pour de nombreuses personnes en Asie. Et c'était le scénario de croissance auquel beaucoup s'attendaient lorsque le Maroc a adopté des politiques de libéralisation du commerce et des investissements dans les années 1980.

Comme nous l’avons montré Rim Berahab et moi-même, le Maroc a tiré de grands avantages de ses accords commerciaux et de la libéralisation unilatérale menée tant dans le domaine du commerce que des investissements étrangers. Son accord le plus important, conclu avec l'Union européenne, est entré en vigueur en 2000. Il s'agissait d'un accord relativement étroit, peu profond et unilatéral, dans la mesure où il exigeait la libéralisation du secteur manufacturier marocain, alors que ce secteur était déjà exempt de droits de douane dans l'UE. L'accord a ensuite été étendu à l'agriculture, mais seulement en partie. Malgré ces limitations, le Maroc a enregistré des performances solides à l'exportation, tant dans l'UE que sur des marchés tiers, les consommateurs marocains ont vu les prix à l'importation baisser et les fabricants ont bénéficié d'un meilleur accès aux pièces et aux composants, par exemple dans la nouvelle industrie automobile. Les IDE ont augmenté pour atteindre environ 3 % du PIB, dont une partie dans le secteur manufacturier, permettant ainsi l'intégration dans les chaînes de valeur mondiales. D'autres investissements ont été réalisés dans les secteurs de la construction et des services. Le Maroc enregistre un important déficit commercial bilatéral avec l'UE, mais les envois de fonds et le tourisme en compensent normalement une grande partie et la situation macroéconomique globale du Maroc (soldes extérieurs et intérieurs, dette, inflation, etc.) est plutôt saine.

Comparé à d'autres pays de la région méditerranéenne, le Maroc ne fait pas mauvaise figure. Pourquoi alors ses résultats ne sont-ils pas meilleurs ? Une partie de l'explication est externe. Au-delà de la faible croissance en Europe, l'arrivée de nouveaux concurrents d'Europe de l'Est et d'Asie, notamment dans le secteur critique de la confection avec l'abandon des quotas de l'accord multifibres, a affecté certaines des exportations marocaines les plus importantes. La crise des réfugiés, les nouvelles restrictions draconiennes sur l'immigration et l'instabilité causée dans toute la région par le printemps arabe et ses répercussions ont contribué à freiner la croissance.

Les explications les plus importantes des résultats décevants sont toutefois d'ordre intérieur. Bon nombre des problèmes mis en évidence par la Banque mondiale dans son examen des politiques intérieures dans la région méditerranéenne sont familiers aux Marocains. Quatre questions sont particulièrement pertinentes : l'échec du système éducatif et la sous-utilisation des jeunes et des femmes, la faible contestabilité dans de nombreux secteurs de l'économie (« capitalisme de connivence »), l'inégalité élevée et croissante, et un biais structurel anti-exportation.

Les deux premiers phénomènes sont bien connus et ne nécessitent pas d'être développés ici. Les fortes inégalités nuisent à la croissance car elles entraînent une sous-utilisation des talents des pauvres et des marginaux, y compris de nombreuses femmes. Une forte inégalité alimente les tensions sociales et politiques, ce qui incite les investisseurs privés à être prudents et les décideurs à éviter les réformes difficiles.      

Le biais anti-exportation de l'économie marocaine est dû à la combinaison d'un taux de change fixe (qui n'a été assoupli que progressivement ces dernières années), d'importants investissements publics et de contrôles des sorties de capitaux. Cette combinaison entraîne des investissements importants dans les secteurs non marchands de l'économie, comme la construction, et une surévaluation du taux de change réel. L'importance des transferts de fonds contribue au taux de change élevé et rend l'agriculture et l'industrie manufacturière moins compétitives qu'elles ne le seraient autrement.

Cette incapacité à converger à travers le bassin méditerranéen a de multiples causes et il n'y a pas de solutions faciles. Au Maroc, de gros dividendes seraient générés si l'on accordait davantage d'attention aux quatre entraves internes à la croissance, tout en soutenant la politique d'intégration économique avec le monde. Les institutions internationales qui œuvrent pour soutenir le Maroc, notamment la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et les agences d'aide européennes, doivent se départir de l'obséquiosité politique qui domine leur dialogue avec les autorités marocaines. Elles doivent trouver des moyens de créer des incitations plus fortes pour que le Maroc se réforme, comme elles l'ont fait pour les pays d'Europe de l'Est qui ont connu une convergence rapide.

Le régime marocain a montré qu'il était capable de s'adapter. Il a traversé le printemps arabe mieux que tout autre pays de la région et a fait un travail remarquable pour faire face aux répercussions sociales et sanitaires de la pandémie. Mais il n'a pas encore relevé le défi de l'accélération de la croissance économique et de la satisfaction des attentes des Marocains en matière d'emplois et de niveaux de vie plus proches de ceux proposés dans les pays de la rive droite.

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