Expert: 

Publications /
Policy Brief

Back
L’intervention américaine au Venezuela: le pétrole et le retour des sphères d’influence
Authors
February 9, 2026

L’arrestation du président vénézuélien Nicolàs Maduro a suscité la sidération internationale en interrogeant sur le respect du droit international ; puis, fort logiquement, cette opération a conduit à maintes analyses tant sur les arguments politiques, sécuritaires et géostratégiques avancés par Washington que sur les ambitions sous-jacentes ayant présidé à cette décision sans réel précédent dans l’histoire récente. Outre la lutte contre le narcotrafic, c’est bien évidemment la question pétrolière qui a été posée en premier lieu, actant notamment des réserves supposément considérables du pays. L’extraordinaire difficulté à revenir aux records de production des décennies passées ne fait, pourtant, guère de doutes. 

Des interrogations se sont également portées sur la réalité des ressources minérales et des réserves minières du Venezuela, afin de répondre aux ambitions de sécurisation en métaux stratégiques des États-Unis. Or, coltan, bauxite et aluminium, la valorisation du potentiel vénézuélien reste, elle aussi, hypothétique. Une chose apparaît cependant certaine : du Venezuela à l’Ukraine en passant par le Groenland ou la République démocratique du Congo, la puissance américaine s’accompagne, outre la fameuse « doctrine Monroe », d’une « doctrine matières premières », pièce essentielle d’une stratégie expansionniste qui n’est pas sans rappeler la théorie des « sphères d’influence ». Les énergies fossiles y sont au moins tout aussi importantes que les ressources minérales stratégiques, où les déterminants économiques pourraient être secondaires et où la préemption par d’autres leviers que l’action commerciale n’est désormais plus exclue.

Affirmant que les États-Unis allaient « récupérer » le pétrole volé par le Venezuela, le président américain Donald Trump a, de toute évidence, confirmé la place centrale des hydrocarbures dans sa stratégie de puissance. De nombreuses interrogations subsistent toutefois sur la pertinence économique d’une telle approche et, plus globalement, sur les motivations profondes qui la sous-tendent. Contrôle accru sur l’offre d’hydrocarbures, revanche d’une histoire ayant vu les compagnies pétrolières américaines être « chassées » après des vagues de nationalisations de ce qui fut jadis un de leurs eldorados, premier pas vers une conquête du sous-sol vénézuélien et de ses ressources minérales stratégiques, étranglement de Cuba, coup d’estoc porté au grand rival chinois et pièce d’un puzzle géostratégique complexe où le retour des « sphères d’influence » semble patent : les réponses, sous forme de conjectures, sont multiples et largement interdépendantes. 

L’incertain potentiel commercial du secteur pétrolier vénézuélien

L’importance des réserves pétrolières vénézuéliennes est assurément l’une des raisons les plus fréquemment avancées pour comprendre l’offensive menée par Washington. Selon les données de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) datant de 2020 et compilées par l’Energy Institute, elles seraient en effet les plus importantes au monde grâce notamment à la ceinture pétrolière de l’Orénoque. Évaluées à 300 milliards de barils, ces réserves représenteraient 17 % des réserves prouvées[1] à l’échelle mondiale et, sous contrôle implicite américain, permettraient aux États-Unis de disposer de plus de 20 % du « potentiel » de l’offre planétaire (graphique 1). Les réserves gazières vénézuéliennes sont, comparativement, bien plus faibles : estimées à 6,3 milliards de mètres cube (m3), elles représentent en effet « seulement » 3,3 % du total mondial, bien loin derrière celles de la Russie et de l’Iran, leaders dans ce domaine avec respectivement 19,9 % et 17,1 % des réserves prouvées, à fin 2020. 

À l’instar de nombreuses statistiques de l’OPEP, celle relatives aux réserves pétrolières vénézuéliennes sont déclaratives. Selon nombre d’experts, elles sont donc probablement surestimées en raison de la notion même de « réserves prouvées » et, conséquemment, de la nature très particulière du pétrole vénézuélien. Réévaluées par le gouvernement d’Hugo Chavez sans qu’un audit indépendant n’ait été engagé, elles ont bondi dans les années deux-mille alors même qu’aucune découverte majeure n’avait été réalisée. Elles sont ainsi passées de 80 milliards de barils en 2005 à 211 milliards en 2009 puis à 297 milliards l’année suivante, niveau auquel elles sont peu ou prou restées. En 2011, le prix moyen du Brent s’était établi à quelque 111 USD par baril (bbl), conduisant l’État vénézuélien à classer les réserves de l’Orénoque comme réserves prouvées, c’est-à-dire exploitables en dépit de la complexité industrielle à les extraites et les raffiner. Avec pour référence de prix le « Merey 16 », le pétrole vénézuélien est en effet de type « lourd » ou « extra-lourd »[2] : très visqueux et riche en soufre[3]. Nécessitant en conséquence des quantités importantes de diluants pour être extrait et imposant un raffinage particulier, il est ainsi bien plus coûteux à traiter que du pétrole léger. Sa rentabilité est donc intrinsèquement conditionnée par des niveaux de prix élevés. Or, ceux-ci ont reflué depuis les records enregistrés en 2011 et 2012, sans que les réserves ne soient revues à la baisse. 

Par ailleurs, la richesse pétrolière du sous-sol vénézuélien ne s’est pas traduite au cours de la dernière décennie par une production élevée. Alors qu’elle avait pu atteindre un record de 3,75 millions de barils par jour (Mb/j) en 1970[4] et revenir au seuil de 3,5 Mb/j en 1996 et 2004/2005, l’offre du pays a atteint un point bas en 2021 à 665 000 barils par jour avant de se redresser légèrement, à 960 000 barils/jour, soit à peine 1 % du pétrole brut mondial (contre environ 7 % en 1970). Plusieurs raisons l’expliquent. La deuxième vague de nationalisation engagée en 2001 par Hugo Chavez[5] va notamment et simultanément entraîner un retrait des compagnies pétrolières internationales, une gestion défaillante et un sous-investissement dans les infrastructures logistiques et de production alors que celles-ci nécessitent un haut niveau d’entretien compte-tenu de la nature corrosive du lourd et de l’extra-lourd, ainsi qu’une perte d’expertise locale. Elle sera accentuée en 2006/2007 avec la nationalisation des projets de l’Orénoque, au sud-est du pays, où étaient positionnés ExxonMobil, ConocoPhillips, Chevron, mais également Total. À partir de 2017, l’imposition des sanctions américaines renforcera ce déclin (graphique 2).

Un retour aux importations américaines

Si le redressement de la production vénézuélienne semble possible, le retour à des niveaux historiques s’avère particulièrement difficile, compte-tenu des investissements colossaux à engager pour cela, de la réticence des majors américaines à le faire, et de la faiblesse actuelle des prix du brut. Faisant référence, le cabinet Rystad Energy estime que 53 milliards USD seraient nécessaires pour maintenir durablement l’offre vénézuélienne autour de 1,1 Mb/j. Revenir à une production de 3 Mb/j d’ici à 2040 impliquerait des investissements d’environ 183 milliards USD au cours des 14 prochaines années, ainsi que des prix plus rémunérateurs qu’aujourd’hui. Toujours selon l’agence spécialisée, 200 000 à 300 000 barils par jour pourraient cependant être retrouvés au cours des deux prochaines années. Dans un contexte de sur-approvisionnement et de cours relativement faibles, l’offre vénézuélienne compte donc peu et cette réalité explique la raison pour laquelle les marchés du brut n’ont que faiblement réagi après l’annonce par l’administration américaine qu’entre trente et cinquante millions de barils vénézuéliens allaient être vendus au prix de marché. Passant sous le seuil de 50 USD/bbl, la baisse plus marquée du Western Canadian Select (WCS) trouvait, quant à elle, son explication dans la concurrence accrue entre les pétroles canadiens et vénézuéliennes sur le sol étatsunien. 

Ces incertitudes importantes sur le potentiel pétrolier vénézuélien imposent de préciser les raisons politiques et géopolitiques de l’offensive américaine. Il est toutefois largement probable qu’un argument économique ait pu la légitimer. En raison de ses particularités physico-chimiques, l’extra-lourd vénézuélien n’a qu’une place limitée sur les marchés mondiaux, mais à l’instar des sables bitumineux canadiens, il est particulièrement adapté aux raffineries situées au pourtour du Golfe du Mexique[6]. Environ 70 % du brut acheté par les États-Unis est en effet du pétrole lourd, dont 60 % en provenance du Canada. Les importations américaines de brut vénézuélien avaient atteint 577 millions de barils en 2004, à quasi-parité avec le pétrole en provenance du Canada (graphique 3). Leur chute marquée depuis (-493 millions entre 2004 et 2024) s’est accompagnée d’une hausse symétrique des achats de pétrole canadien (+903 millions sur la même période). Une reprise des importations vénézuéliennes aurait ainsi pour avantage de limiter la dépendance américaine à son voisin tout en limitant le coût des carburants aux États-Unis, un élément déterminant du pouvoir d’achat des ménages du pays et aussi de la politique électorale du président républicain. L’industrie du raffinage est, en outre, particulièrement riche en emplois aux États-Unis. L’accès à un pétrole bon marché pourrait ainsi favoriser l’accroissement des marges bénéficiaires et, toutes choses égales par ailleurs, soutenir le dynamisme de ce secteur. 

Des visées géopolitiques évidentes

Cette réorientation des flux du pétrole vénézuélien vers les États-Unis pourrait supposément pénaliser Cuba et la Chine. Si les statistiques douanières pour ce premier pays demeurent indisponibles, celles – officielles – de la seconde économie mondiale ne laissent cependant pas transparaître une dépendance significative (graphique 4). Ainsi, sur 4 milliards de barils importés en Chine en 2024, seulement 9,84 millions provenaient du Venezuela, ce qui positionnait ce pays au 21ème rang de ses fournisseurs (0,25 % du total des importations de brut), très loin derrière la Russie, l’Arabie saoudite, la Malaisie, l’Irak et Oman (par ordre décroissant). 

Ces chiffres pourraient cependant ne représenter que très imparfaitement la réalité des flux de brut entre le Venezuela et la Chine en raison notamment de différentes techniques ou stratégies visant à dissimuler l’origine vénézuélienne du pétrole,  afin de contourner les sanctions américaines et les risques bancaires associés au financement transactionnel des cargaisons sanctionnées : reclassement des exportations de ce pays par certaines maisons de négoce de matières premières, utilisation de flottes fantômes, transbordements de navire à navire et falsification des signaux de localisation des pétroliers quittant le Venezuela. Ce qu’il est convenu d’appeler les « teapots », des petites raffineries chinoises indépendantes, souvent situées dans la province du Shandong, sont en effet avides de pétrole sous sanction occidentale, et donc décotés, en raison de leur marge faible. Selon l’agence d’information Kpler, les flux réels vers la Chine auraient ainsi été de 768 000 barils/jour en 2025[AB1] [JY2] [JY3] , soit environ 3 % du total des importations chinoises de brut (Downs & Palacios, 2026). 

La privation des exportations de brut à Cuba est assurément une autre raison de l’intervention américaine. Toujours selon Kpler, le Venezuela aurait livré environ 15 000 barils/jour[7] à ce pays à des fins de raffinage et de génération électrique. Comme Donald Trump l’a annoncé, une cessation des exportations vénézuéliennes constituerait un outil de pression supplémentaire sur le régime, déjà largement menacé par les États-Unis dans le cadre des déclarations faites par le président américain dans la foulée de la capture et de l’extradition de Nicolàs Maduro[8]. Il reste à déterminer si le nouveau pouvoir vénézuélien accèdera à cette demande, la présidente par interim Delci Rodriguez ayant déclaré que le pays continuerait à exercer librement son « droit à l’autodétermination et à la souveraineté nationale » dans ses relations avec Cuba, lesquelles « ont toujours été fondées sur la fraternité, la solidarité, la coopération et la réciprocité »[9].

Un contrôle des ressources minérales vénézuéliennes ?

Le pétrole pourrait ne pas être la seule matière première sous-tendant l’intervention américaine. Nombre de médias se sont en effet interrogés sur l’importance des « métaux rares » présents dans le sous-sol du pays. Posée dans ces termes, cette question est toutefois largement imprécise et, partant, révélatrice d’une méconnaissance persistante de la réalité minière et, peut-être, de manière plus générale, de la géopolitique des matières premières. La notion de « métaux rares » est trompeuse voire extrêmement ambiguë : il s’agit soit de parler de « ressources minérales stratégiques ou critiques » soit de « terres rares », ces dernières regroupant un ensemble de quinze à dix-sept ressources minérales bien précises (les quinze lanthanides, dont le néodyme et le praséodyme, ainsi que l’yttrium et le scandium). Elles comptent parmi les métaux critiques identifiés par la plupart des pays industrialisés, dont l’Union européenne et les États-Unis, mais n’en représentent qu’une faible fraction.

Si l’on se concentre sur les terres rares, le Venezuela ne produit  pas, et si l’on se réfère aux statistiques de l’United States Geological Survey (USGS) – le service géologique américain – le pays ne dispose pas de réserves en terres rares significatives, c’est-à-dire exploitables aux conditions technologiques et de prix actuelles. Des terres rares sont très probablement présentes dans le sous-sol national compte-tenu de sa richesse géologique, mais tant leurs quantités présentes que les conditions de viabilité de leur extraction ne semblent prouvées à ce stade. À l’instar du débat relatif au sous-sol ukrainien et des conditions de soutien de Washington à Kiyv ou des visées étatsuniennes sur le Groenland, il y a bien souvent confusion entre ressources et réserves. Quand bien même le Venezuela disposerait de terres rares dans son sous-sol (ou d’autres ressources minérales stratégiques), le temps de la mine n’est pas celui de la géopolitique et il semble difficile d’imaginer que l’intervention américaine soit légitimée de manière forte par une stratégie de sécurisation en terres rares. Rappelons par ailleurs que la problématique des ressources minérales doit être posée au regard de leurs chaînes de valeur. Tout commence certes par la mine, mais les goulets d’étranglement peuvent se situer en aval, notamment sur le raffinage. Le Venezuela a publié en janvier 2018 un catalogue minier[10] qui confirme ce constat, les terres rares n’étant pas mentionnées. Utilisant alternativement les notions de réserves et de ressources (ce qui en complique l’analyse), ce rapport indique cependant des ressources aurifères de 644 tonnes d’or, des volumes importants de fer (« réserves prouvées » de 3,63 milliards de tonnes), de nickel (407 885 tonnes estimées en contenu métallique), de bauxite (« ressources inférées » de 88 millions de tonnes), de charbon, de feldspaths, de diamants, de phosphates, ainsi que de coltan (colombo-tantalite) sans que les ressources de ce dernier minerai ne soient quantifiées. 

L’aluminium vénézuélien

Le Venezuela a toutefois assurément une histoire minière, notamment sur la filière bauxite/aluminium, deux ressources d’une même filière qui comptent également parmi les métaux stratégiques de nombre de pays occidentaux et dont le « périmètre » dépasse celui de la transition énergétique. Pour rappel, l’OTAN estime en effet que l’aluminium est, avec le graphite, en risque d’approvisionnement pour huit applications militaires sur neuf, alors que la Chine domine le marché mondial et que la Russie compte dans ses rangs, avec Rusal, l’un des plus grands groupes producteurs. Or plusieurs unités de raffinage de l’alumine et de production d’aluminium ont existé au Venezuela. Fondé en décembre 1960, initialement comme une co-entreprise entre le groupe américain Reynolds et la Corporación Venezolana de Guayana (CVG) avant d’être nationalisé, le groupe Alcasa a ainsi pu exploiter les vastes réserves de bauxite, bénéficier d’un potentiel hydroélectrique abondant de la région du Guayana (dû à la rivière Caroni et au barrage de Guri, l’un des plus importants au monde) et produire annuellement jusqu’à 100 000 tonnes[11], avant son déclin dans les années 2000. Toujours dans la région du Guayana, l’entreprise Venalum compte, elle, toujours parmi les grands producteurs d’Amérique latine[12], si l’on se réfère à ses capacités installées de 460 000 tonnes/an. En pratique toutefois, les volumes produits sont bien inférieurs, soit 96 000 tonnes d’après les informations recueillies par l’agence Fastmarkets[13].

Par le passé, une quantité significative d’aluminium primaire vénézuélien a été importée aux États-Unis. En 2002, les importations nettes de ce métal en provenance de ce pays ont ainsi atteint près de 205 000 tonnes sur un total de 2,61 Mt. Le Venezuela a alors pu représenter jusqu'à 7-8 % du sourcing américain. Si, pour les évidentes raisons des sanctions envers Caracas,  ces importations sont nulles depuis 2019, le potentiel de diversification pourrait donc être intéressant pour Washington. Évidemment, et comme pour le pétrole, se pose la question des investissements nécessaires pour relancer la production, impliquant par là même de répondre aux problèmes structurels de génération électrique du pays[14]. Compte tenu de la domination écrasante de la Chine dans la production d’aluminium, mais également des synergies Russie-Chine sur la chaîne bauxite/alumine/aluminium primaire, il demeure cependant une option intéressante à moyen-long terme dans la stratégie d'influence et d'hyperpuissance des États-Unis.

« Restaurer la domination énergétique américaine »

La stratégie américaine ciblait-elle avant tout le régime vénézuélien en raison de son déficit démocratique ou sert-elle une ambition plus vaste de « reprise en main » de l’Amérique latine face aux avancées significatives de la Chine ? Du changement de nom du golfe du Mexique en passant par l’occupation du canal de Panama ou les menaces à l’encontre de la Colombie, les tentations expansionnistes de Washington ne semblent faire guère de doutes, s’inscrivant en droite ligne dans la doctrine Monroe. Pensée politique de 1823 destinée alors aux pays européens, cette doctrine affirme le droit des États-Unis à « gérer » l’ensemble du continent américain (annexion du Texas, renversement du président chilien Salvador Allende, ingérence au Nicaragua, etc.) en échange d’une non-intervention dans les affaires européennes et dans les pays colonisés par les pays européens. Combinant intérêts politiques et économiques, la doctrine Monroe est explicitement évoquée dans la stratégie de sécurité nationale des États-Unis pour 2025 – ou NSS 2025 – rendue publique le 4 décembre 2025 : « After years of neglect, the United States will reassert and enforce the Monroe Doctrine to restore American preeminence in the Western Hemisphere, and to protect our homeland and our access to key geographies throughout the region » (p. 15). 

Si l’ambition ici n’est pas de passer en revue la nouvelle doctrine Monroe (ou « Donroe » en introduisant le nom du président Donald Trump par le prisme des matières premières), force est de constater l’attachement de l’administration républicaine à « restaurer la domination énergétique américaine ». Il est ainsi écrit : « l’augmentation de nos exportations nettes d’énergie permettra également d'approfondir nos relations avec nos alliés tout en réduisant l'influence de nos adversaires, de protéger notre capacité à défendre nos côtes et, lorsque cela s'avère nécessaire, de projeter notre puissance. Nous rejetons les idéologies désastreuses du « changement climatique » et du « Net Zero » qui ont tant nui à l’Europe, menacent les États-Unis et subventionnent nos adversaires » (p. 20).

Dans ce contexte, un dernier argument permettant de mieux comprendre l’intervention américaine peut être évoqué, sans préjuger toutefois de son importance. Un conflit territorial ancien existe entre le Venezuela et le Guyana, la république bolivarienne contestant le rattachement de la région de l’Essequibo à ce dernier en raison de frontières définies pendant la période coloniale. L’antagonisme a été exacerbé depuis la découverte, en 2015, de vastes réserves pétrolières offshore (sur le bloc Stabroek) au large de l’Essequibo, par le géant pétrolier américain ExxonMobil. En novembre 2025, la production de brut de ce pays a ainsi atteint 900 000 barils/jour, avec une capacité de production qui devrait atteindre 1,7 Mb/jour d’ici 2030. Or, le Venezuela a tenu un référendum en 2023, dont le résultat affirme que la population soutient l’annexion de l’Essequibo ; il a en outre adopté une loi déclarant officiellement le territoire comme partie intégrante du pays, malgré l’opposition internationale. Signe de l’accroissement des tensions entre les deux pays, un navire militaire vénézuelien s’est approché des installations pétrolières d’ExxonMobil et de ses partenaires en mars 2025, ce qui a été perçu comme une provocation de Caracas envers Georgetown[15]. Exarcerbées depuis la découverte des gisements de Stabroek, les rivalités territoriales sont donc grandes entre les deux pays. L’intervention américaine vient ainsi contrer d’éventuelles menaces sur les intérêts nationaux du Guyana, réduit ce qu’il est convenu d’appeler le « risque pays » et pourrait ainsi favoriser les investissements internationaux dans le pays. 

Conclusion

L’intervention américaine est, de toute évidence, une des premières déclinations opérationnelles de la NSS 2025 de Donald Trump et, en cela, un des marqueurs de la fin « de l’ordre international par la règle » promu par son prédécesseur Joe Biden et hérité du président Woodrow Wilson (Hénin, 2026). Les matières premières y occupent naturellement une place centrale. Il est de ce point de vue intéressant de remarquer l’importance des interrogations autour des velléités américaines sur d’éventuelles ressources vénézuéliennes en métaux stratégiques. Ce qui interpelle ici, c'est l’idée qu'il puisse y avoir, dans le domaine des produits de base, une motivation autre que le pétrole, comme s'il ne suffisait pas à justifier totalement l'intervention américaine, parce que l’avenir est « nécessairement » aux ressources minérales indispensables à la transition énergétique et la révolution numérique. Certes, il ne coûte rien de poser la question, mais ni le pétrole, ni le gaz ne sont malheureusement des matières premières du passé.Et cette réalité perdurera. 

Qu'il s’agisse de l’Ukraine, du Groenland ou de la RDC, les États-Unis ont bien évidemment un très grand intérêt pour les ressources minérales stratégiques, mais il leur faut gagner du temps face à la grande avancée prise par la Chine sur l’ensemble des filières qui s'y rattachent. Dominer et promouvoir autant que faire se peut les énergies fossiles  est un moyen pour le faire (comme promouvoir le dollar[AB4]  dans les transactions internationales). Dans ce retour à la doctrine des « sphères d’influence » auquel nous assistons et qui renforce considérablement le risque de conflits, la maîtrise des énergies, celle des carburants, est essentielle, tout comme celle des matières premières de « base » pour l'industrie militaire, notamment la bauxite et l’aluminium pour lesquels la Venezuela dispose d’un potentiel intéressant.

Bibliographie


[1]On définit par réserves prouvées les volumes de pétrole dont la probabilité de récupération est, compte-tenu des techniques d’extraction et des conditions économiques existantes, supérieure à 90 %. 

[2] Lire, notamment, l’article d’Ambrose, J. (2026) “Dense, sticky and heavy: why Venezuelan crude oil appeals to US refineries”, The Guardian, 5/01. https://www.theguardian.com/business/2026/jan/05/venezuelan-crude-oil-appeals-to-us-refineries.

[3] Le Merey 16 a une densité API (American Petroleum Institute) de 16 : plus celle-ci est faible, plus le pétrole est lourd. Lorsqu’il est inférieur à 22°API, on parle de pétrole lourd, et de pétrole extra-lourd lorsqu’il est inférieur à 10°API. À titre de comparaison, le Brent a une densité API de 38, ce qui le positionne dans la catégorie des pétroles légers (supérieurs à 31,1°API). Le taux de soufre du Merey est compris entre 2,5 % et 3,4 %. 

[4] Selon les statistiques de l’US EIA. 

[5] Après celle de Carlos Andrés Pérez qui a notamment créé en 1976 l’entreprise publique Petróleos de Venezuela S.A. (PDVSA) afin de gérer l’industrie pétrolière du pays. 

[6] https://www.reuters.com/business/energy/us-gulf-refineries-ready-run-venezuelan-crude-2026-01-08/.

[7] Certaines sources proposent des estimations supérieures, autour de 35 000 barils/jour. Voir, par exemple : https://www.bbc.com/news/articles/cx2kv2gn62vo

[8] Le 11 janvier 2026, le président américain a en effet affirmé sur son réseau social Truth Social : « Cuba lived, for many years, on large amounts of oil and money from Venezuela. In return, Cuba provided “security services” for the last two venezuelan dictators, but not anymore! There will be no more oil or money going to Cuba - zero! I strongly suggest they make a deal, before it is too late »

[9] https://www.argusmedia.com/en/news-and-insights/latest-market-news/2774386-venezuela-defies-us-call-to-end-support-for-cuba.

[10] Celui-ci est librement téléchargeable à l’adresse suivante : https://www.desarrollominero.gob.ve/wp-content/uploads/2024/04/Minerals_Catalog_2018.pdf

[11] Voire plus, avec une capacité installée de près de 200 000 tonnes annuelles dans les années 1990.

[12] Cette région ne compte cependant que très peu dans l’offre mondiale d’aluminium primaire. Les volumes de production sud-américains sont en effet estimés à 1,417 millions de tonnes en 2025 par l’Aluminium Institute, soit seulement 2% des volumes mondiaux. 

[13] https://www.fastmarkets.com/insights/venezuelas-aluminium-operational-hurdles-limiting-impact-on-us-brazil/?utm_source=chatgpt.com.

[14] Pour rappel, environ 15 000 kilowatts-heure sont en effet nécessaires pour produire une tonne d’aluminium primaire. 

[15] https://apnews.com/article/venezuela-guyana-oil-exxonmobil-1142faf844adffab680b3b643bd27799

RELATED CONTENT

  • Authors
    February 9, 2026
    L’arrestation du président vénézuélien Nicolàs Maduro a suscité la sidération internationale en interrogeant sur le respect du droit international ; puis, fort logiquement, cette opération a conduit à maintes analyses tant sur les arguments politiques, sécuritaires et géostratégiques avancés par Washington que sur les ambitions sous-jacentes ayant présidé à cette décision sans réel précédent dans l’histoire récente. Outre la lutte contre le narcotrafic, c’est bien évidemment la ...
  • Authors
    Nizar Messari
    December 19, 2025
    The U.S. military buildup in the Caribbean—the most significant since the Cuban Missile Crisis—comes at a moment when a new world order is taking shape, its contours still unclear, and in which the U.S. seeks to be more assertive in the Western Hemisphere. This disposition toward South America and the Caribbean was underscored by the recent publication of the new U.S. National Security Strategy, in which the Monroe Doctrine is explicitly invoked. This Policy Brief situates the devel ...
  • Authors
    March 7, 2023
    In April 2007, on my first day as vice president at the Inter-American Development Bank (IDB) in Washington D.C., I received an informal visit from Thomas E. Lovejoy, a celebrated American environmental scientist who died last year. He spoke to me of a “turning point” in deforestation in the Amazon, beyond which the consequences would be irreversible. He was interested in knowing how the IDB could help in the fight against deforestation. Thomas and the Brazilian environmental scien ...
  • Authors
    March 11, 2022
    The pros and the cons of regional market integration are well exemplified by the experience of Uruguay, a small, open economy in MERCOSUR, which is a highly protectionist trade bloc, dominated by Argentina and Brazil. With access to such large markets, Uruguay did raise its growth rate during the first decade of MERCOSUR, the 1990s. However, market integration as implemented in MERCOSUR was also problematic in that Uruguay suffered from the high protectionism of Argentina in the for ...
  • Authors
    March 8, 2022
    The contrast between Argentina’s rich natural resource endowment and its poor economic performance has been the focus of much socio-political and economic analysis. When it created MERCOSUR with its immediate neighbors, Brazil, Uruguay, and Paraguay in 1991, it had access to a trading bloc with a combined GDP of US$ 419 trillion (2019), making it the 5th largest economy in the world. Joining the MERCOSUR was a break from its protectionist past. But it did not last. Argentina greatl ...
  • Authors
    July 4, 2016
    Suriname is facing twin - external and fiscal - deficits that originated in the commodity price slump of recent years. In response, the Surinamese government started a four-pronged adjustment program in August 2015 to adapt to new circumstances. Falling commodity prices led to multiple shocks on the Surinamese economy... On the back of favorable commodity prices and appropriate domestic policies, the Surinamese economy grew at an average rate of 5% per year - amongst the highest i ...
  • May 17, 2016
    Emerging economies started playing a more predominant role in the international agenda. Finance and defence, which were the major determinants of the global chessboard until the end of the Cold War, though still relevant, should give room to other essential elements to secure growth and prosperity. Energy security is of quintessential importance in this new world order. ...
  • Authors
    Youssef Amrani
    December 22, 2015
    La situation géopolitique prévalant actuellement dans le pourtour méditerranéen est difficile et complexe, en raison notamment, de l’apparition d’une nouvelle équation stratégique qui laisse craindre une nouvelle flambée de violence. Dans ce contexte perturbé, le Maroc, sous le leadership de SM le Roi Mohammed VI, s’est engagé dans un processus démocratique, fondé sur une approche inclusive qu’il mène avec foi et détermination. La Méditerranée conserve, certes, une triple vocation ...
  • Authors
    December 14, 2015
    The end of supply chain is the natural corollary of the sustained price fall of virtually all commodities observed over the past many months. If it appears premature to state exactly what is the impact of this deconsolidation in the commodities value chain, it is believed that the strategic role of physical trading is strengthening. Under such circumstances, the industrial strategies of developing countries and commodity exporters may have to evolve and, in priority, foster optimizi ...