Publications /
Opinion

Back
Digest: La pénurie d’eau dans la région MENA exige des solutions institutionnelles
Authors
June 27, 2023

Dans la région MENA (l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient), le secteur de l’eau est marqué par une tendance accélérée à l’amenuisement des ressources hydriques avec des périodes de sécheresse de plus en plus fréquentes et des besoins en croissance soutenue. « D’ici la fin de cette décennie, la quantité d’eau disponible tombera sous le seuil absolu de pénurie, fixé à 500 mètres cubes par personne et par an », apprend-on dans le nouveau rapport de la Banque mondiale (BM) intitulé « Aspects économiques de la pénurie d’eau au Moyen-Orient et en Afrique du Nord : solutions institutionnelles ». D’ici 2050, y est-il indiqué, 25 milliards de mètres cubes supplémentaires d’eau seront nécessaires chaque année pour répondre aux besoins de la région. Est-ce vraiment un problème d’offre ?

Pour faire face au problème de pénurie d’eau qui menace les populations, la plupart des pays de la région investissent massivement dans les infrastructures qui permettent de mobiliser de nouvelles ressources d’eau non conventionnelles, comme le dessalement d’eau de mer et dans une moindre mesure dans la réutilisation des eaux usées dans le but de répondre aux besoins, actuels et futurs, en eau pour de multiples usages (industriel, touristique, agricole et adduction en eau potable). Ces solutions sont surtout orientées vers l’augmentation de l’offre en eau et nécessitent la mobilisation de sources de financement conséquentes pour mettre en place les systèmes d’approvisionnement, d’acheminement de l’eau vers les centres de demande et son exploitation par des réseaux d’alimentation à grande échelle.

Les différents pays de la région continuent de réformer le secteur de l’eau en misant sur l’augmentation de l’offre par le recours aux eaux non conventionnelles, et s’inscrivent dans la continuité d’un schéma d’investissement centré sur la mise en place de nouvelles infrastructures comme les barrages plutôt que sur la gestion de la demande en eau. Au fil des années, cette orientation a conforté une perception assez généralisée chez les décideurs selon laquelle le problème de pénurie d’eau serait surtout dû aux contraintes liées à l’offre et a conduit les usagers à ne pas apprécier la ressource à sa juste valeur et les services publics ne se sont pas suffisamment intéressés à l’investissement dans des mesures de réduction des pertes d’eau et d’autres mesures d’efficience. Dans ce sens, il ressort du rapport de la BM que plus de 30 % de l’eau distribuée par les prestataires de services publics de l’eau dans la région MENA n’est pas facturée aux usagers en raison des effets conjugués des pertes physiques et autres.  D’autre part, les pays de la région ont depuis longtemps compté sur l’importation de l’eau virtuelle par l’importation de produits agricoles et sur les prélèvements non durables des eaux souterraines pour étendre les superficies irriguées et soutenir une économie de subsistance dans le milieu agricole. Dans ces conditions, la production agricole a été renforcée et l’accès aux services d’approvisionnement en eau et d’assainissement dans le milieu urbain ont été améliorés mais cette approche a désormais atteint ses limites et une concurrence intersectorielle sur l’eau commence à apparaitre. Ceci d’autant plus que les régimes actuels de gestion et d’attribution de l’eau dans l’agriculture et entre les secteurs ne sont pas viables à long terme, car la disponibilité de l’eau en tant que ressource est largement dépassée par sa consommation.

Besoin de changement d’approche et de solutions alternatives  

Maintenant que la pénurie d’eau se profile dans la région, il est important de reconnaitre que l’augmentation de l’offre en eau en ayant recours aux eaux non conventionnelles ne devrait pas être l’unique et ultime solution. Le rapport de la Banque mondiale insiste sur la gravité de la situation et appelle à choisir un autre raisonnement fondé sur des solutions d’ordre institutionnel et en relation avec les outils de l’économie publique en proposant des idées sur les modes d’organisation des organismes publics chargés d’assurer la gestion et l’attribution de l’eau. Il souligne l’importance de déléguer plus de pouvoirs aux autorités locales en matière de répartition de l’eau, de mettre en place des institutions capables d’obtenir le respect volontaire des lois et des ordonnances publiques sur les questions tarifaires de redistribution, de limitation des niveaux de prélèvement et de collecte des redevances.

Les solutions alternatives pour résoudre le problème de pénurie d’eau proposées dans le rapport de la Banque mondiale vont au-delà des aspects purement technicistes. Elles mettent en avant des concepts comme la confiance et la légitimité qui sont représentées sous forme d’institutions ‘’informelles’’ à prendre en compte dans la conception la d’une politique publique autour de l’eau. Ces concepts peuvent paraitre ‘’théoriques’’ ou abstraits, pourtant tout défaut de confiance et de légitimité entraîne des impacts bien réels et nuisibles à la gestion de la ressource. Ils doivent donc constituer le fondement même des réformes à envisager, pour insuffler un esprit de coopération entre des consommateurs susceptibles d’appréhender et d’adhérer aux révisions tarifaires auxquels ils peuvent être assujettis et prêts à payer les redevances dues qui correspondent aux services d’eau utilisés. Cela permettra aux entreprises de gestion et de distribution de l’eau d’améliorer leur rentabilité économique, de consolider leur solvabilité financière et de drainer les capitaux du marché international pour financer des infrastructures hydrauliques durables dont la région a tant besoin.

Dans la lignée des solutions proposées, le rôle des collectivités locales est crucial dans la gestion des services de l’eau et peuvent être mandatées à réaffecter la ressource entre des utilisations concurrentes dans le cadre d’un schéma d’allocation défini au niveau national. Elles peuvent même jouir de ‘’droits de propriété’’ sur les ressources hydriques locales de telle sorte que chaque collectivité dispose de compétences sur ses propres ressources en eau et sur le financement à long terme du secteur. À l’image des Émirats arabes unis, l’application du principe de « plafonnement et d’échange » peut être répliquée dans d’autres pays de la région MENA. Le « plafonnement » étant l’obligation de gérer et d’affecter l’eau selon les moyens disponibles en fixant une limite maximale fondée sur des données scientifiques et qui correspondrait aux volumes d’eau pouvant être consommés, prélevés et pollués. De plus, chaque collectivité est appelée à considérer l’eau comme un ‘’bien échangeable’’ dans la mesure où en cas de pénurie, une collectivité excédentaire en eau peut transférer la ressource à une autre collectivité déficitaire par un protocole d’accord.

Le succès des réformes institutionnelles reste tributaire de l’adoption d’une stratégie de communication claire entre les différents agents concernant la rareté de l’eau et les raisons sous-jacentes à certaines décisions prises par les autorités locales pour restaurer la confiance entre l’ensemble des acteurs.

 

RELATED CONTENT

  • Authors
    September 15, 2023
    This paper was originally published on iai.it Europe’s natural gas system experienced unprecedented stress following Russia’s invasion of Ukraine. Since the outbreak of the war, the European Union has strived to secure alternative supplies, fill its gas storage facilities and reduce consumption. Success on these fronts was enabled by fundamental market changes that the bloc unlocked during a long period of low gas prices over the past two decades, in addition to emergency and diplo ...
  • Authors
    June 27, 2023
    Dans la région MENA (l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient), le secteur de l’eau est marqué par une tendance accélérée à l’amenuisement des ressources hydriques avec des périodes de sécheresse de plus en plus fréquentes et des besoins en croissance soutenue. « D’ici la fin de cette décennie, la quantité d’eau disponible tombera sous le seuil absolu de pénurie, fixé à 500 mètres cubes par personne et par an », apprend-on dans le nouveau rapport de la Banque mondiale (BM) intitulé « As ...
  • May 19, 2023
    This Policy Paper was originally published on freiheit.org This study explores how Morocco can successfully develop a green hydrogen market and at the same time contribute to the global energy transition. Authors Rim Berahab and Afaf Zarkik show how Morocco’s bold strategies and investments in renewables can shape a promising future for green hydrogen. They chart a path to decipher the potential of this energy vector, while outlining the elements necessary for the emergence of a g ...
  • Authors
    March 7, 2023
    In April 2007, on my first day as vice president at the Inter-American Development Bank (IDB) in Washington D.C., I received an informal visit from Thomas E. Lovejoy, a celebrated American environmental scientist who died last year. He spoke to me of a “turning point” in deforestation in the Amazon, beyond which the consequences would be irreversible. He was interested in knowing how the IDB could help in the fight against deforestation. Thomas and the Brazilian environmental scien ...
  • Authors
    Pierre Jacquemot
    February 10, 2023
    La plupart des écosystèmes arides et semi-arides d’Afrique sont dédiés à différents types d’élevage extensif. Ces systèmes sont des acteurs majeurs dans la valorisation des espaces, et des ressources naturelles. En plus de nourrir les humains et les animaux, l’élevage pastoral fournit un revenu de subsistance à des populations qui ne pourraient survivre autrement dans ces régions. Ce pastoralisme est menacé depuis plusieurs années. Dans la quasi-totalité des zones agro ...
  • Authors
    Ahmed Rachid El-Khattabi
    March 17, 2022
    The start of 2022 has been marked by drought, with countries around the world experiencing abnormally low levels of precipitation and dryness over the last few months. On the African continent, the intensity and duration of the droughts is wreaking havoc on economies already struggling because of the pandemic. In the eastern part of the continent, drought threatened to put countries in the Horn of Africa “on the brink of catastrophe” as late as February. In the north, Morocco is exp ...
  • February 25, 2022
    The One Planet Summit for the Ocean was held in Brest during which President Emmanuel Macron brought together heads of state and government, heads of multilateral institutions, business l ...
  • Authors
    February 14, 2022
    Si les liens existant entre l’exportation de matières premières et l’industrialisation sont étudiés depuis longtemps, l’entrée résolue de l’économie mondiale dans l’ère de la transition environnementale et numérique leur offre une dimension toute particulière. L’évidence de la lutte contre le réchauffement climatique par la décarbonation de notre monde ne saurait, en effet, faire oublier toute la complexité de la stratégie à adopter pour y parvenir. Il s’agit, pour l ...