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Les 3D : et si le triangle était compatible ?

Mouhamadou Moustapha Ly | Posted : November 22, 2019

 

Le rêve d’un monde en développement qui voit ses inégalités se réduire, la condition de vie de ses populations s’améliorer significativement, tout en profitant du bonheur procuré par une population jeune, reste à portée de main.

Les macro-économistes ne diront certainement pas le contraire quand on soutient que la plus grande invention de Robert Mundell a sans doute été l’idée du triangle d’incompatibilité. Le concept de Mundell consiste en l’impossibilité de voir coexister de façon simultanée trois situations, c’est-à-dire qu’une économie ne peut mener une politique de changes fixes, tout en maintenant un compte du capital (symétriquement) et en conservant une indépendance dans la conduite de la politique monétaire. Ce schéma de représentation de situation impossible à réunir a, depuis, été appliqué à d’autres champs en analyse de politiques économiques et ailleurs. Par exemple, Schoenmaker (2011)i développe un modèle pour proposer le trilemme financier où une économie ne pourrait s’engager dans une intégration financière (avec d’autres économies) tout en maintenant une politique financière autonome ainsi qu’une pleine stabilité financière. ii Cette contribution se propose d’ouvrir un champ plus large que la macroéconomie financière.

Des débats et réflexions actuels sur le développement des économiques africaines semble se dégager ce qui pourrait s’apparenter à un consensus sur un arbitrage nécessaire à opérer pour permettre d’atteindre de l’objectif ultime qu’est la satisfaction des besoins fondamentaux des populations. Cet arbitrage concernerait les 3D : Démographie – Développement – Démocratie (Figure1). Autrement dit, toute économie à faible revenu ne devrait pas cumuler une démographie dynamique avec un système démocratique occidental, tout en espérant connaître un développement économique plein et inclusif consacrant une victoire dans la lutte contre la pauvreté. Un retour sur le sens à donner aux principaux côtés du triangle permettra de discuter cette incompatibilité présumée.

Figure 1: Le trilemme
 

Demographied
 

Les chiffres sont connus et le discours est tout aussi intelligible. A l’horizon 2050, la population du continent africain va doubler pour passer à 2,5 milliards contre 1,2 milliard d’habitants, actuellement. Le taux de fécondité en Afrique subsaharienne qui, par ailleurs, suscite nombre de commentaires, se chiffre à 4.8 enfants par femme, en 2018, soit environ le double du taux de fécondité au niveau mondial (2,4 enfants par femme dans le monde). En 1960, ce même taux de fécondité était de 6.6 et 4.9 enfants/femme respectivement en Afrique subsaharienne et dans le monde. Dès lors, une analyse pour le moins statique fait dire aux malthusiens les plus convaincus que la solution aux problèmes de sous-développement et de capital humain serait de contenir la croissance démographique pour garantir la richesse et le bien-être au plus grand nombre. Une population moins importante permet automatiquement de partager la richesse (PIB) créée avec un plus petit nombre. Nous ferons appel à deux arguments, l’un économique et l’autre historique, pour discuter cette vision malthusienne.

En comparaison avec d’autres régions du monde, un constat jaillit : celui de la (très) faible densité de population en Afrique subsaharienne, avec 50,7 habitants/Km2 contre 380 habitants/ Km2 en Asie du Sud et 121 habitants/ Km2 dans l’Union européenne (UE). Comme le font noter Jean Michel Severino & Olivier Ray (in Le Temps de l’Afrique, 2010) la démographie africaine n’est en fin de compte qu’un rattrapage.

En effet, on oublie bien souvent que l’Afrique est convalescente des traumatismes subis (les différentes traites et la colonisation) et reste une des parties du monde les moins peuplées.

Par ailleurs, et même dans la théorie économique, cette idée d’une croissance démographique à contenir pour réaliser des niveaux de PIB/habitants élevés ne fait pas l’unanimité. Le principe du « génie », tel qu’énoncé par Simon Kuznets (1963)iii, souligne les gains potentiels d’une démographie plus forte pour une économie. La probabilité de compter des génies au sein d’une population augmente avec la taille de celle-ci. William Easterly, renforçant ce « principe du génie », fait noter que les innovations et autres inventions sont d’autant plus bénéfiques que la taille de la population est importante, car permettant de réduire leurs coûts et de développer leurs avantages (W. Easterly, 2010iv). Julian Simon (1989) ne trouvait aucune relation statistiquement significative entre croissance démographique et croissance du revenu par habitant, même si Robin Barlow (1994)v remet en cause ce résultat cela ne semble pas aller dans le sens d’un péril démographique dans le contexte du continent africain. Robin Barlow pose l’hypothèse d’une relation négative entre le taux de fécondité et le revenu par habitant et que dans le plus long terme cette relation deviendrait positive grâce, entre autres, à la baisse du taux de dépendance. Dans le cas du continent africain, avec les traumatismes subis (voir supra) suspendre cette convalescence démographique paraît bien prématurée. La solution pour concrétiser ce dividende démographique requiert des politiques plus audacieuses.
 

Démocratie ou inégalités ?
 

Soixante années, plus tard, la critique de René Dumont sur la transposition aveugle de système politique et d’institutions occidentales aux pays en développement (qu’est-ce qui a causé ce tort, la critique de Dumont ou la transposition aveugle ?) a fait plus de tort que de bien. « Le manque d’imagination des conseillers européens a conduit les jeunes Etats à copier notre constitution, véritable cadeau empoisonnévi », en d’autres termes une autre formule serait plus porteuse de développement. Il ne s’agit pas, ici, de valider ou d’invalider les thèses ainsi que le diagnostic de René Dumont, mais plutôt que cela serve de point de départ à une réflexion sur cette notion complexe de démocratie.

Le mouvement des « gilets jaunes », déclenché en France à l’hiver 2018, permettra sans doute de mieux préciser la question posée. Ces manifestants du samedi arborant le fameux gilet jaune ne réclamaient pas forcément des élections présidentielles (ou législatives) libres et transparentes mais émettaient des doutes justement sur ce système démocratique qui, à leurs yeux, tardait à apporter des réponses satisfaisantes aux questions sociales et économiques les plus brûlantes. Quid des économies en développement ? Une littérature foisonnante, avec Seymour M. Lipset comme figure de proue, soutient que la démocratie est un produit du développement et non l’inverse. La définition qu’il donne de la démocratie, à l’épreuve des faits empiriques, semble corroborer son hypothèse sur le sens de causalité entre développement et démocratie. La démocratie, dit-il, est « un arrangement institutionnel d’après lequel tous les individus adultes ont le pouvoir de voter, à travers des élections concurrentielles, libres et loyales, pour choisir le chef de l’exécutif et les membres du parlementviiviii ». Lors d’une récente conférence sur démocratie et développement, l’économiste sénégalais, Ndongo Samba Sylla, revisite les faits historiques et fait remarquer, à juste titre, que cette définition de la démocratie est une réalité bien récente, aussi bien dans les économies occidentales que dans celles surnommées les dragons d’Asie. Faut-il rappeler que le suffrage universel n’a été effectif en France qu’à partir de 1944, et, plus tard dans, les années 1960, aux Etats-Unis d’Amérique ? Et la plupart des pays d’Asie du Sud ont connu leur accélération économique sous le joug de régimes qui, le moins qu’on puisse dire, ne répondaient pas à la définition de la démocratie de Lipset (voir supra)ix. Ces expériences montrent que la démocratie, avec la mise en place d’un suffrage universel, n’est que relativement récente et vient à la suite de processus d’industrialisation (réussis).

En définitive, les économies en développement et en transition devront-elles choisir entre développement et démocratie ?

Les mouvements de jeunes à travers le continent africain (tout comme celui des « gilets jaunes » ailleurs) appellent à relativiser cette notion d’une démocratie incompatible avec le développement économique et social. Il semble, qu’en réalité, les besoins exprimés tiennent aux inégalités bien plus qu’au vote mécanique à intervalles réguliers. Le monde est celui du numérique et les jeunes africains, comme ceux d’ailleurs, sont connectés et suivent l’évolution de leur pays et du monde quasiment en temps réel. Pour ces populations, bien souvent les concepts de justice sociale et de capacitation sont tout aussi, voire plus importants, qu’une alternance périodique du pouvoir entre partis politiques. Amartya Sen rappelait fort justement les deux principes de justice sociale tels que (re) formulés par John Rawlsx. Et me semble-t-il que les inégalités dans ce XXIème siècle « 5.0 » fait peser les plus grandes menaces sur la stabilité et le développement des économies du Sud. Pour Joseph Stiglitz, qui renforce ce point de vue, les inégalités (intra et inter Etats) sont une menace crédible sur nos systèmes sociaux et causent un ralentissement de la croissance économique.

A ce propos, à partir de données récentes de la Banque mondiale (BM), l’Organisation de Coopération et de Développement économiques (OCDE) attire l’attention sur les dangers d’un accroissement important des inégalités dans toute la bande sahélo-saharienne. Un appel à des actions urgentes en faveur de moins d’inégalités pour un Sahel prospère et de paix.
 

Développement
 

Comme le souligne l’économiste et essayiste Felwine Sarrxi, la question du développement du continent africain se doit d’abord d’être une réflexion endogène. S’affranchir des injonctions et urgences de toutes sortes (e.g. convergence économique vers les économies avancées, la mise en place d’institutions et de réformes structurelles « magiques ») pour trouver la voie vers la pleine satisfaction des besoins fondamentaux des populations.

Cette contribution veut montrer que ce qui a été longtemps perçu comme incompatible, c’est-à-dire un développement économique – démographie forte – démocratie ; a de fortes chances de se transformer en triangle vertueux avec chacun des trois sommets exerçant une force dynamique facilitant le mouvement de l’ensemble du système en libérant les énergies nécessaires pour une société prospère et inclusive (Figure 2). Si la lutte contre les inégalités est placée au rang de priorité absolue (devant le simple suffrage universel), si l’on est dans une logique de se donner les moyens de transformer la démographie africaine en atout (dividende démographique) par des politiques ambitieuses de formation, d’employabilité et d’emploi, alors la cité du développement économique et sociale ne sera pas plus loin.

Et freiner cet élan démographique serait une erreur…

Figure 2: trio compatible et autonome

 

i Schoenmaker, D., 2011. The financial trilemma. Economics Letters, No. 111, pp. 57 – 59.

ii Debrun & Jonung (2019) développent l’idée d’un trilemme dans les choix dans la mise en place de règles budgétaires (les trois côtés du triangle étant : applicabilité et coercition – simplicité - flexibilité). in « Under threat: Rules-based fiscal policy and how to preserve it ». European Journal of Political Economy, Vol. 57, pp. 142 – 157. Baudassé & Horùckova (2018) du trilemme en économie de l’énergie avec Energy Security – Environmental protection – Energy sustainability in « IsThere a Trilemma of Energy Policy? A Theoretical and Empirical Approach » at Laboratoire d’économie d’Orléans.

iii Kuznets, S., 1963. Notes on the Takeoff. in The Economics of Takeoff into Self-Sustained Growth. London, Macmillan.

iv Easterly, W., 2006. Les pays pauvres sont-ils condamnés à le rester ? ed. Editions d'Organisation.

v Barlow, R., 1994. Population Growth and Economic Growth: Some More Correlations. Population and Development Review, Vol. 20, No. 1, pp. 153 – 165.

vi Dumont, R., 1962. L’Afrique noire est mal partie. Ed. Seuil, Octobre 1962.

vii Lipset, S., M., Lakin, J., M., 2004 The Democratic Century, University of Oklahoma Press,

viii Jean-Louis Thiébault dans son article « Lipset et les conditions de la démocratie » publié à la Revue Internationale de Politique Comparée (Vol. 15, No. 3) offre une analyse détaillée de la pensée de Lipset et offre une lecture plus claire de cette dernière.

ix Taiwan a été sous loi martiale de 1949 à 1987, la Corée du Sud a été dirigée par le général Park Chung-Hee sans oublier la longue stabilité du régime de Singapore entre 1959 et 1990.

xPrincipe 1er : « Chaque personne doit avoir un droit égal à un ensemble pleinement adéquat de libertés de base égales qui sont compatibles avec le même ensemble de libertés pour tous »

Principe 2nd : « les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions. Premièrement, elles doivent être attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous dans le cadre d’une juste égalité des chances ; et, deuxièmement, elles doivent opérer pour le plus grand bénéfice des membres les plus désavantagés de la société ». in « Repenser l’inégalité » de Amartya Sen (2000).

xi Sarr, F., 2016. Afrotopia. ed. Philippe Rey

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