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Le Soudan pris dans le sillage de la crise du Golfe

Sara Mokaddem | Posted : May 10, 2019

Riyad et Abou Dhabi s'inquiètent de la crise politique et institutionnelle à Khartoum. Appelant à la "stabilité" et à une "transition pacifique", ils surveillent de très près la situation. Entre temps, la Turquie et le Qatar, qui soutiennent les Frères musulmans, restent en retrait. Le Soudan joue un rôle clé pour Riyad et ses alliés, tant dans la lutte contre les Houthis, au Yémen, que dans leur politique d'endiguement vis-à-vis de l'Iran, principal ennemi de l'Arabie Saoudite au Moyen-Orient.

Omar Al Bachir aurait-il pu être sauvé par ses nouveaux amis du Golfe ? pas vraiment. Depuis le début de la crise du Golfe, l’ex-homme fort de Khartoum a mené une politique risquée. Voulant faire monter les enchères, il joue sur les deux côtés. Proche, par moment, de Riyad et d’Abou Dhabi, il reçoit, en parallèle, le président turc, Erdogan, et son ministre de la défense et leur offre un emplacement stratégique sur la Mer Rouge, face à l’Arabie Saoudite, et à quelques kilomètres de l’Egypte. Autre de ses prouesses, les Etats-Unis lèvent les sanctions contre le pays en 2017, mais, un an après, il décide de prendre un vol Russe pour aller montrer son soutien à Bashar, en Syrie. Al Bashir aura, ainsi, réussi à faire du Soudan un théâtre, où se jouent des rivalités violentes. Sa chute représente, donc, un moment crucial pour la région et pour plusieurs enjeux externes.

Premiers à apporter leur soutien au Conseil militaire de transition (CMT) au Soudan, l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis ont récemment annoncé le versement d’une aide de $3 milliards US, soulageant ainsi les nouveaux dirigeants militaires. Alors que le Soudan est en ébullition depuis le renversement d’Al-Bashir, les pays du Golfe semblent poursuivre leur politique vis-à-vis du Soudan, et cette reprise en main de l’axe Riyad-Abou Dhabi pourrait susciter une bataille par procuration entre les rivaux régionaux.

Comment la fin d’Al Bashir a-t-elle été précipitée, et quels sont les enjeux de la rivalité avec Doha et Ankara au Soudan?

La révolution du pain ‘’grille’’ Al-Bashir 

A la mi-décembre, des manifestations ont éclaté à Atbara, ville située à 350 km de la capitale Khartoum, et se sont propagées dans le reste du pays. C’est, d’abord, le coût élevé des aliments de base, en particulier le pain, qui a conduit les manifestants dans la rue, mais la colère bouillonnait déjà depuis quelques années. La décision du gouvernement, en janvier 2018, de lever les subventions sur le blé, sans mettre en place de protections sociales pour compenser la dégradation des conditions de vie, a été la goutte de trop.  

Principalement dus à la mauvaise gestion et à la corruption généralisée, les problèmes du Soudan s’aggravent depuis les années 1990. Face à l’impact des sanctions américaines et, ensuite, à la perte des revenus pétroliers avec l’indépendance du Soudan du Sud, en 2011, l’économie du pays s’effondrait progressivement. Pourtant, en octobre 2017, les Etats-Unis avaient levé certaines sanctions commerciales, mais cela n’a pas aidé. Au cours des dernières années, l’inflation annuelle dépassait les 70% et le gouvernement peinait encore à diversifier son économie.

Al Bashir est arrivé au pouvoir en 1989, suite à un coup d'Etat soutenu par les Frères musulmans et le Parti du Congrès National, dirigé par Hassan Al-Tourabi. Au cours des années 1990, les Frères musulmans soudanais soutiennent et hébergent Ossama Bin Laden et Al Qaeda. Les États-Unis accusent le gouvernement d’Al Bashir de parrainer le terrorisme et imposent des sanctions économiques qui isolent le pays. Cette désignation rend le Soudan inéligible à un allégement de la dette, qui s’élève à $55milliards US, et à un financement de la part de prêteurs internationaux, à l’exception des prêts venant de ses alliés du Golfe.

L’isolement international causé par les sanctions américaines a empêché toute tentative de diversification de l’économie, laissant le Soudan avec un important déficit de réserves de change. De plus, la Cour pénale internationale (CPI) émet, en mars 2009, un mandat d’arrêt à l’encontre d’Al Bashir, l'accusant d'avoir dirigé les crimes de guerre au Darfour. Avec un pays isolé, une économie très fragilisée, et un leader black listé, la sécession inévitable du Sud-Soudan a été très mal préparée. L’économie prend un autre coup. Le Soudan est à ce moment complètement isolé, mais pourtant le régime d’Al Bashir résiste encore.

Ainsi, alors que le président qualifiait les manifestants de « pilleurs » et de « traitres », sans donner suite à leurs revendications, le mouvement de protestation n’avait pas perdu de son souffle. Le 11 avril 2019, le numéro 2 et ministre de la Défense, Awad Mohammed Ibn Ouf, annonce la fin du règne et l’arrestation d’Al Bashir. La Constitution de 2005 est suspendue, un état d'urgence de trois mois a été décrété, les institutions gouvernementales ont été dissoutes et les Forces Armées Soudanaises, le Service National de Renseignement et de Sécurité (NISS) et les Forces de Soutien Rapide (RSF) formeraient un Conseil militaire de transition de deux ans.

Al-Bashir et un certain nombre d'anciens responsables, dont l’ancien conseiller, Nafie Ali Nafie, le chef du parti par intérim Ahmed Haroun, et l'ancien premier vice-président Ali Ousman Taha, seraient actuellement détenus dans la prison de Kobar, au nord de Khartoum. Reste à voir si le conseil militaire le livrera un jour à la Cour Pénale Internationale.

Mais, Ibn Ouf n’aura pas duré plus d’une journée. Très proche d’Al Bashir, et également visé par les sanctions américaines, Ibn Ouf n’a pas été accepté par la foule. Il démissionne le 12 avril. C’est le lieutenant général Abdel Fattah al-Bourhan qui le remplace à la tête du Conseil militaire. Bourhan, peu connu du public, était pourtant le troisième plus haut gradé de l'Armée soudanaise. En tant que chef des forces terrestres, il a supervisé les troupes soudanaises engagées dans la guerre au Yémen, sous commandement saoudien, et entretient des liens étroits avec de hauts responsables de l'armée du Golfe.

Pour l’axe Riyad-Abou Dhabi, la poursuite des intérêts au Soudan est une priorité 

Pour Riyad et Abou Dhabi, la stabilité du Soudan et la poursuite de leurs alliances avec Khartoum revêtent une importance stratégique. Par conséquent, tout changement radical à Khartoum pouvant affecter le rôle de son armée, par exemple, serait considéré comme un risque majeur. Ainsi, certains liens ont laissé croire que les Émirats arabes unis, l'Arabie Saoudite et l'Egypte avaient joué un rôle dans la planification du retrait d’Al Bashir et du général Ibn Ouf et du chef des renseignements (NISS), le très puissant Salah Gosh, afin d’affaiblir le pouvoir des islamistes proches des Frères musulmans.

Le coup militaire a également été accompagné d'une purge des islamistes du pays, une composante clé du parti au pouvoir, le Congrès National. Ainsi, selon certaines sources, Ibn Ouf avait dirigé le coup d'Etat contre Al Bashir, afin d'éviter un autre coup que des officiers islamistes mécontents s'apprêtaient à monter.

Le Conseil militaire de transition est étroitement lié aux intérêts de l’Arabie Saoudite et des Emirats. Le Lt. General Al-Bourhan a dirigé le recrutement des troupes qui combattent au Yémen, dont beaucoup sont issus des rangs commandés par son adjoint, le général Mohamed Hamdan Dagalo, connu sous le surnom de Hamedetti, qui dirige les Forces de Soutien Rapide, un groupe paramilitaire issu des milices Janjaweed qui se sont battues au Darfour. De plus, le récent retour à Khartoum de Taha Ousman Al-Hussein, ancien chef d’Etat-major d’Al Bashir, qui était en exil en Arabie Saoudite, après avoir été accusé d'être un espion des Saoudiens, a également été perçu comme un signe de rapprochement avec l’axe mené par Riyad. Des groupes d’opposition se seraient aussi rendus à Abou Dhabi, pour discuter de leur adhésion à un gouvernement dirigé par des militaires.

L’Égypte, proche allié des Saoudiens et des Emiratis, a apporté son soutien diplomatique, en mettant au point une résolution de l’Union africaine prorogeant, à trois mois au lieu de 15 jours, le délai imparti au Conseil militaire pour céder le pouvoir. Le président égyptien Al-Sissi, s'est également entretenu par téléphone avec Al-Bourhan et une délégation conjointe des Émirats arabes unis et de l'Arabie Saoudite s'était rendue à Khartoum pour rencontrer les nouveaux hommes forts du Conseil militaire de transition.

La politique menée par l'Arabie Saoudite dans la région privilégie les hommes forts soutenus par l'armée. Au Soudan, l’aide des pays du Golfe, ainsi que les liens avec certains membres du Conseil militaire ont généré une profonde suspicion parmi les manifestants qui craignent que leur révolution ne soit contrecarrée.

Epicentre des rivalités du Golfe

Jusqu’en 2015, Riyad et Abou Dhabi avaient gardé leur distance avec Khartoum, se méfiant des racines d’Al Bashir dans l’Islam politique et des Frères musulmans mais, surtout, de ses relations étroites avec l’Iran. La fermeture de centres culturels iraniens à Khartoum, en 2014, a signalé un changement d’alliance pour Al-Bashir qui se confirmera en 2015, avec la participation du Soudan à l’effort de guerre contre les Houthis. En échange, Riyad et Abou Dhabi y auraient investi au moins $3,6 milliards US, principalement pour l’obtention de terres agricoles, afin de produire du blé et des céréales pour leur consommation intérieure. La sécurité de ces investissements et la consolidation de l’alliance contre l’Iran, mais aussi contre le Qatar et la Turquie, sont, donc, des priorités pour l’axe Riyad-Abou Dhabi.

Ensemble, l'Arabie Saoudite et les Émirats mènent un boycott contre le Qatar depuis juin 2017, l'accusant de soutenir des groupes islamistes, tels que les Frères musulmans. Mais ces dernières années, les liens grandissants que Khartoum a tissés avec la Turquie et le Qatar n’ont pas été bien reçus. L'incapacité de faire entrer le Soudan dans le bloc contre le Qatar depuis le début de la crise du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) fait du pays un épicentre de cette rivalité. Son emplacement stratégique sur la Mer Rouge et ses vastes terres agricoles, ont attiré plusieurs investissements saoudiens, émiratis mais aussi turcs et qataris.

 

 

 

En effet, les relations entre la Turquie et le Soudan ont dernièrement pris un nouvel élan. En décembre 2017, alors que les relations entre Ankara et Riyad étaient au plus bas, Al-Bashir recevait Erdogan en visite officielle, et annonce l’ambition d’augmenter les échanges commerciaux entre les deux pays de $500 millions US à $10 milliards US en cinq ans, et décide même de céder la gestion de l’île litigeuse de Suakin (carte) sur la Mer Rouge, aux Turcs pour y développer, entre autres, une base militaire. Le Qatar faisait également partie de l'accord. En mai 2018, Khartoum annonçait que le gouvernement "réévaluait" sa participation à l’effort de guerre contre les Houthis. La déclaration a été qualifiée de "demande voilée" pour que l'Arabie Saoudite et les Emirats fournissent davantage d'aide financière.

Les intérêts de l’Égypte voisine vont de la sécurisation du flot du Nil, au différend frontalier autour du triangle de Halayeb, mais aussi à la garantie que les manifestations au Soudan ne remettent pas en forme les Frères musulmans.

La stratégie schizophrène du président soudanais déchu a sûrement laissé place à des divisions internes qui se révèlent au grand jour, cristallisées par la crise politique que traverse le pays. A trop vouloir marchander, Al Bashir aura fini par se perdre dans son propre jeu. L’erreur de Suakin lui a surement été fatale. La crise du Golfe aura eu, et continuera d’avoir, d’importantes implications diplomatiques et financières pour les États de la Corne, et leurs retombées pourraient avoir des conséquences déstabilisantes.

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