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L’irrigation, un élément nécessaire pour une agriculture performante en Afrique.

Mokhtar Ghailani | Posted : December 31, 2018

Les travaux de la 3ème édition du Forum Malabo Montpellier (MaMo Forum), organisés le 17 décembre 2018, à Rabat -réunissant des délégations et experts représentant plusieurs pays d’Afrique, aux côtés de participants provenant d’autres régions du monde, notamment des Etats-Unis, de France et du Royaume-Uni-, étaient venus confirmer, si besoin est, la vocation Sud du Policy Center for The New South. Ce Forum a constitué une plateforme d’échanges qui a permis aux représentants des départements d’Agriculture de nombreux pays africains de présenter leurs expériences respectives en matière d’irrigation. Dans son allocution introductive, Dr. Karim El Aynaoui, Directeur général du Policy Center for The New South, soulignera la pertinence de la tenue de ce Forum, arguant du fait que « la thématique débattue revêt une grande importance pour l’avenir du continent africain ». 

L’approche marocaine déclinée aux participants

Dans son rappel des principaux axes de la stratégie marocaine de gouvernance des ressources hydriques, Mohamed Ait Kadi, président du Conseil général du développement agricole (CGDA), relevant du ministère de l’Agriculture, de la Pêche maritime, du Développement rural et des Eaux et Forêts, a commencé par préciser que les ressources hydriques dont dispose le Royaume sont majoritairement utilisées par le secteur agricole. Statistiques à l’appui, il a fait ressortir la prédominance de l’irrigation qui s’accapare la part de lion, avec 85%, contre 10% pour l’usage domestique et, enfin, 5% pour les autres usages. Chiffres qui renseignent sur l’importance de la place qu’occupe l’agriculture irriguée dans les stratégies gouvernementales de développement. 

M. Ait Kadi abondera, en évoquant les grandes avancées en ce qui concerne la modernisation des modes d’irrigation, pièce centrale du développement de l’agriculture irriguée. Cette dernière, poursuivra le président du CGDA, contribue à hauteur de 45% dans la valeur ajoutée du secteur agricole, et de75%, pour ce qui est des produits agricoles destinés à l’export. En plus de booster la production, le développement de l’irrigation s’est traduit par une augmentation de l’offre de l’emploi, la promotion de l’agro-industrie, la stabilisation de la production domestique de même qu’il a généré une hausse de la productivité ainsi que l’accroissement significatif des revenus, grâce à la mise à disposition des petits agriculteurs des techniques d’une agriculture moderne, ce qui a contribué à la réduction de l’exode rural vers les centres urbains. 

S’agissant de l’immédiat, M. Ait Kadi a fait état du changement en cours, dans la pensée comme dans l’action, dans le domaine de gestion de l’eau, l’objectif étant de se doter d’une approche holistique durable des points de vue économique, social et environnemental. Il mentionnera plus particulièrement le Plan National de l’Eau qui, indiquera-t-il, accorde une attention beaucoup plus grande que par le passé à la protection des ressources hydriques, de l’environnement ainsi qu’à la prise en compte du changement climatique. Concernant le secteur agricole, un programme national d’économie d’eau d’irrigation (PNEEI) a été développé, basé sur une reconversion massive de la superficie irriguée du système d’irrigation gravitaire vers le système d’irrigation localisée, devant atteindre un total de 550.000 ha à l’échéance 2020.

Côté institutionnel, Ait kadi abordera le rôle des Offices régionaux de mise en valeur agricole (ORMVA) qui ont pour mission d’apporter des services aux agriculteurs, dont la fourniture en eau, une approche cruciale pour l’amélioration de la productivité.

Et celui-ci de relever la pertinence de l’expérience marocaine dans un contexte où nombre de pays du continent africain connaissent des transformations socio-économiques qui doivent être reflétées par des changements au niveau des systèmes de gouvernance de l’eau. La complexité de la mise en œuvre de la gouvernance de l’eau, qui constitue un agenda conséquent, exige des pays africains une grande coordination, considérera-t-il. S’attaquer à un tel agenda exige un nouvel état d’esprit institutionnel et des mécanismes à même de développer une approche beaucoup plus coordonnée face aux défis de gestion des ressources hydriques, marquée par une plus forte interconnexion entre nos différents systèmes de gouvernance de l’eau. 

Rachid Doukkali, Senior Fellow à Policy Center for The New South, indiquera, pour sa part, qu’on ne peut pas réaliser une révolution verte sans la réunion de quatre éléments que sont, outre l’irrigation, le capital humain, les fertilisants et les semences à haut rendement. Pour lui, l’irrigation est un impératif qui permet non seulement d’améliorer la productivité de l’agriculture mais aussi de créer un environnement favorisant la construction et l’amélioration des infrastructures, à savoir le raccordement aux réseaux d’eau potable et d’électricité, les routes et les magasins de stockage. Plus encore, cette pratique permet, aussi, de faire bénéficier les zones rurales d’autres services publics, notamment les hôpitaux, les écoles, etc.  Jugée plus productive et rentable, l’agriculture irriguée assure un surplus de production qui, une fois réinvesti, contribue à l’amélioration du bien-être économique et social des villageois. L’irrigation, martèlera-t-il, protège les agriculteurs contre les risques climatiques et contribue à leur résilience aux longues périodes de sécheresse ou des pluies tardives. 

Passage en revue d’expériences et partage de leçons 

Outre la présentation du rapport 2018 de Malabo Montpellier Panel, avec un accent particulier sur ses résultats et recommandations, les travaux de cette édition ont principalement consisté en un grand tour de table lors duquel les différents intervenants ont présenté les expériences de leurs pays respectifs dans le domaine de l’irrigation.

Kouakou Apporture, représentant le ministère ivoirien de l’Agriculture et du développement rural, après avoir souligné que MaMo Forum est une plateforme idéale pour les décideurs politiques d’échanger sur des questions cruciales, déclinera les politiques et les mesures mises en place par son pays en matière de gouvernance des ressources hydriques. Il en citera, la mise en place d’infrastructures, telles que les barrages, le dernier, gonflable, inauguré il y a à peine quelques semaines, ou encore l’adoption d’un Code de l’eau. En termes d’irrigation et de technologies, expliquera-t-il, nous disposons d’ouvrages qui ont permis de mettre en valeur une superficie d’un peu plus de 5000 hectares, un chiffre largement en deca du régime hydrique, commentera-t-il, avant de préciser que la superficie de terres à valoriser excède les 56.000 ha. K. Apporture abordera, également, quelques-unes des difficultés auxquelles son pays fait face, comme le cas de pratiques qui provoquent la pollution des eaux de surface, conséquence de l’utilisation de produits chimiques tels que le mercure. Toujours dans le volet difficultés, le représentant de la Côte d’Ivoire citera le phénomène de salinisation, qu’il qualifiera d’effet pervers de l’irrigation.

Et celui-ci de conclure que malgré les avantages économiques et les potentiels de l’irrigation mis en avant, l’on se demande pourquoi malgré de tels atouts nous n’arrivons pas à faire le saut en matière d’irrigation pour atteindre la masse critique. A l’appui de son constat, Kouakou Apporture se référera à ce qu’il a appelé les faibles taux enregistrés par les pays africains au regard des éléments pour une révolution verte, que sont l’eau, les engrais, le capital humain et les semences à haut rendement.  Pour ce qui est des engrais, développera-t-il, on sait que leur utilisation est très faible dans le continent, étant entendu que le taux de formation y est faible, le capital humain demeure généralement non qualifié, de même en ce qui concerne les semences à haut rendement. L’occasion pour lui de se poser la question de la raison d’être du retard accusé par l’Afrique dans ce domaine, comparativement aux autres continents, en se demandant s’il ne serait pas l’expression de manque de volonté politique ou tout simplement de fait culturel. Voilà qui l’autorise à saluer l’avènement du Malabo-Montpellier Forum qui, se félicitera-t-il, favorise l’échange d’expériences entre différents Etats du continent africain. Cette plateforme, développera-t-il, est un cadre propice pour le dialogue politique et pour le partage d’expériences entre différents pays. 

La représentante du Togo, Mme Hélène Némè Bali, Secrétaire générale au ministère de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche, se prêtera au même exercice de partage d’expérience. Elle commencera par expliquer que l’agriculture est un secteur prioritaire au Togo, plus particulièrement depuis la crise alimentaire de 2008. A la suite de cette crise, étayera-t-elle, les autorités gouvernementales de mon pays n’ont eu de cesse de développer des politiques agricoles, ne serait-ce que pour endiguer cette crise. Dans ce cadre, elles ont mis en place des programmes qui ont été déclinés en projets. Les différentes actions lancées ont en commun d’envisager le développement de la production agricole, avec en ligne de mire la maîtrise de l’eau. Au Togo, poursuivra-t-elle, nous pratiquons deux modèles d’irrigation : le premier, large, destiné aux grandes exploitations agricoles, et le second, plus petit, adapté à la petite agriculture 

Mme Nèmè Bali synthétisera son propos, en précisant que le Togo, en plus de l’accent mis sur le développement de l’agriculture, prenant en compte l’évolution démographique, les effets du changement climatique, ainsi que les limites de l’agriculture pluviale, s’est résolu à recourir à l’irrigation. Ceci en expérimentant ses différentes techniques, pour en définitive retenir celle qui sera jugée les plus appropriée pour le contexte togolais, de façon à la diffuser, en commençant par les petits fermiers pour, ensuite, l’étendre aux opérateurs du secteur agro-industriel. Les autorités de tutelle togolaises, insistera-t-elle, prennent toutes les mesures pour que l’irrigation prenne tout son poids dans le développement du secteur agricole. Selon elle, même si vous avez des semences à haut rendement, des engrais de qualité, qu’ils soient organiques ou chimiques, si vous venez à manquer d’eau tous ces facteurs ne vous serviraient à rien, c’est la raison pour laquelle, conclura-t-elle, mon pays prend toutes les mesures nécessaires pour que l’irrigation soit suffisamment développée. En citant le ministre togolais de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche, Nèmè Bali affirmera que « l’irrigation offre la possibilité de multiplier les saisons de production. »

Expérimentations en cours

Au fil de ce tour de table, les expériences se suivaient mais elles ne se ressemblaient pas.  Ce constat se confirmera avec l’intervention du représentant de la République du Bénin, Zacharie Tassou, du ministère d’Etat en charge de la Planification et du Développement. Celui-ci initiera son propos en indiquant qu’en matière d’irrigation, l’expérience en cours dans son pays se fait autour de deux projets principaux, notamment en ce qui concerne les cultures maraichères. Restant dans cette catégorie de cultures, il fera état d’une expérience qui fait appel à l’irrigation au goutte-à-goutte. Dans les zones à forte production de riz, l’irrigation est faite par gravitation, avec les problèmes qui s’y rattachent. Si, ajoutera-t-il, la maîtrise est en cours pour ce qui est de l’irrigation par gravitation, utilisant les eaux sous-terraines et entrainant quelques difficultés, en rapport avec la gestion des coûts que nous rencontrons avec les populations, se pose un problème de gestion du dispositif d’irrigation. Quant à l’irrigation au goutte-à-goutte, en phase d’expérimentation, il est question de parvenir à une maîtrise de la technique. Ceci intéresse plusieurs sites maraichers où les populations ne sont pas suffisamment préparées. Au regard de cette technique, se pose, tout d’abord, le problème d’accessibilité, d’où la nécessité de faire bénéficier les petits agriculteurs de mesures incitatives pour leur permettre de mettre à leur profit les innovations techniques offertes par le goutte-à-goutte. Il arrive, par ailleurs, insistera Zacharie Tassou, après quelques mois de mise en œuvre, de relever des problèmes qui surgissent, liés plus particulièrement aux installations et aux équipements. 

L’énumération de cette série de difficultés n’a pas empêché cet expert d’affirmer que pour son pays, l’irrigation constitue un facteur pilier pour la réussite du Plan d’action national dans lequel le riz et les produits maraichers sont les filières phares. Il nous revient, donc, de tout mettre en œuvre pour que l’irrigation permette que ledit Plan atteigne les objectifs qui lui sont assignés, admettra-t-il. 

Le Mozambicain Paiva Munguambe, directeur de l’Institut national d’irrigation (National Irrigation Institute), partagera avec l’assistance l’expérience de son pays dans le domaine de l’irrigation, lancée il y a près de trois décennies. Dans le cadre dudit programme, notre ambition est de parvenir à irriguer, dans la période allant de 2017 à 2042, une superficie additionnelle de 300 miles hectares. Dans la mise en œuvre de ce programme, indiquera-t-il, nous avons privilégié la productivité de l’eau d’irrigation. La productivité et le retour sur investissement représentent des indicateurs importants pour la collecte des fonds pour le développement de l’irrigation. Celui-ci n’omettra, toutefois pas, de mentionner les quelques difficultés que connait ce programme, notamment en ce qui touche au développement de l’infrastructure.  

En réaction aux questions de pollution générées par l’irrigation, évoquées par plusieurs intervenants, Daniel Nahon, Docteur en Géologie appliquée au Génie civil et Docteur ès-sciences de l'Université d'Aix-Marseille, spécialiste des sols de grande renommée, a apporté la nuance suivante en expliquant que "le cycle de l'eau ne change pas, ce qui change c'est son statut. Il y a, en effet, de moins en moins d'eau douce et de plus en plus d'eau salée ou polluée, ce qui risque d'être problématique pour l'irrigation. Actuellement, l'irrigation c'est 10 fois le flux du Nil et cela est amené à être multiplié par 5 dans le futur ». 

Pour une irrigation intelligente en Afrique

Ceci est l’intitulé de l’édition 2018 du rapport annuel du Malabo Montpellier Panel, présenté et commenté lors de cette réunion par le Directeur général du Policy Center for The New South. Outre le rappel des expériences menées par nombre de pays du continent africain, il abordera l’Agenda d’action prôné par Malabo Montpellier Panel, en détaillant les mesures à la charge des gouvernements, du secteur privé ainsi que celles dites jointes, incombant aux deux intervenants. 
Concernant les recommandations, la toute première stipule que l’irrigation nécessite d’être élevée au rang de grande priorité.

Mais le plus clair des recommandations, au nombre de neuf (9), consistent en des mesures incitatives et d’encouragement destinées à rendre la technique d’irrigation accessible aux agriculteurs, notamment les petits.  
C’est ce qui autorise Dr. El Aynaoui, également membre du Malabo Montpellier Panel, à affirmer que l’ensemble des recommandations du rapport intéressent le volet incitatif, donnant les exemples de la réglementation et de la diffusion des technologies. A l’appui de son affirmation, il citera, entre autres cas, ceux du Maroc et de l’Ethiopie, où le volet de la règlementation constitue un défi. Au-delà de l’aspect de l’infrastructure physique, si vous ne disposez pas d’un cadre législatif approprié, les agriculteurs pourraient se rabattre sur le stock des eaux souterraines et recourir au pompage indéfiniment, ce qui peut aboutir à une situation de surexploitation et détérioration de la ressource. 

À propos : 
De Malabo Montpellier Panel
Malabo Montpellier Panel réunit des experts de premier plan en agriculture, écologie, nutrition et en sécurité alimentaire pour orienter les choix politiques des gouvernements africains visant à accélérer les progrès en matière de sécurité alimentaire et d'amélioration de la nutrition. Le Panel identifie les domaines de progrès sur le continent et évalue les facteurs qui ont permis à des pays de mener des expériences réussies. Il identifie, par ailleurs, les innovations institutionnelles les plus importantes et les interventions en matière de politique ainsi que les programmes pouvant être reproduits par d’autres pays.
… de Malabo Montpellier Forum 
Le Malabo Montpellier Forum est une plateforme pour promouvoir l'innovation politique en utilisant les preuves fournies par le Panel en vue de faciliter le dialogue et les échanges entre les décideurs de haut niveau au sujet de l'agriculture, de la nutrition et de la sécurité alimentaire en Afrique.
 

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