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Atlantic Dialogues : un rééquilibrage Nord-Sud, pour faire porter la voix de l'Afrique dans le débat international

"L'Afrique dans l'Atlantique, le temps de l'action", tel est le thème que s'est choisi pour 2017 la 6ème édition de la conférence Atlantic Dialogues, organisée à Marrakech du 3 au 15 décembre par le think tank marocain OCP Policy Center. Lors de la présentation du rapport Atlantic Currents, qui fait le point sur les grands enjeux africains - migration, terrorisme et sécurité, réappropriation d'un espace maritime encore sous-exploité et convergence économique -, les experts de l'OCP Policy Center ont pris la parole et débattu avec la salle, plus de 350 participants issus de 90 nationalités. 

Dans son discours d'ouverture, Karim El Aynaoui, le directeur de l'OCP Policy Center a défini en ces termes l'objectif d ela conférence: "Nous voulons faire un double rééquilibrage, à la fois dans la relation Nord-Sud et le dialogue inter-générationnel, qui nous paraît important en raison de la transition démographique en cours en Afrique et de l'importance de cette question qui a divisé l'électorat en fonction des générations en Grande-Bretagne par exemple au sujet du Brexit. Ces deux dynamiques doivent être accélérées, de notre point de vue, pour construire un avenir paisible et inclusif. Tel est l'ADN des Atlantic Dialogues, un rendez-vous qui est devenu au fil des années une plateforme où le Nord rencontre le Sud, de manière originale et intense, avec des discussions ouvertes et franches sur des questions cruciales." 

La migration africaine, abordée sous un angle factuel par le rapport Atlantic Currents, publié le 13 décembre, a ainsi fait débat. Bien des participants africains ont invité leurs pairs du Nord à reconsidérer cet enjeu sous un jour plus positif. Souvent décrits comme un fléau en Europe,  les flux migratoires africains hors du continent ne représentent que 20 % de la migration africaine totale. Celle-ci, pour l'essentiel, est en réalité drainée par cinq grandes destinations africaines - Afrique du Sud, Kenya, Ethiopie, Côte d'Ivoire et Nigeria. Ces flux représentent par ailleurs une opportunité, pour des pays d'Europe dont la population décline, à condition de se faire dans des conditions légales - loin des images terribles des migrants livrés aux trafiquants en Lybie ou naufragés en mer Méditerranée.  

La discussion d'ouverture des Atlantic Dialogues a porté sur une affirmation parfaitement décomplexée : "l'Afrique détient son propre discours". Deux personnalités subsahariennes se sont exprimées, pour dresser des constats sans complaisance. D'un côté le Camerounais Njoya Tikum, conseiller politique du PNUD à Addis Abeba (Ethiopie) sur la lutte contre la corruption et la gouvernance économique, de l'autre la Nigérianne Oby Ezekwesili, ancienne vice-présidente de la Banque mondiale, co-fondatrice de Transparency International et Conseillère Senior pour l'Africa Economic Development & Policy Initiative. Tout au long de la journée, les remarques de cette femme de tête ont été applaudies par la salle. "Nous ne pouvons pas nous permettre d'être triomphalistes au sujet de la performance de la décennie écoulée. L'Afrique a connu la croissance économique, mais n'a pas réalisé sa transformation économique, pour passer de l'exportation des matières premières à la transformation sur place de ces dernières dans des filières industrielles locales. Tout n'est pas compromis pour nous cependant. Si nous pouvons amender nos politiques, nous avancerons vite. Les jeunes feront l'avenir de ce continent, et le temps est bientôt révolu d'une élite de parasites qui se comporte comme un gang de criminels en Afrique". 

Il a surtout été question d'économie le 13 décembre, avec des sessions plénières intitulées "L'état de l'économie mondiale et ses implications pour le développement" ou encore "Exploiter le potentiel économique de l'Afrique et ses liens globaux". L'ancien directeur du FMI et économiste français Dominique Strauss-Kahn a brossé un tableau sans complaisance de l'avenir de l'économie mondiale, sur lequel pèsent de lourdes incertitudes liées à "l'essor des inégalités entre les pays et à l'intérieur des pays eux-mêmes, les bas salaires, une productivité du travail qui décline et des questions financières liées à la dette de l'Amérique latine et aux excès financiers de la Chine". 

Stratégique - et souvent négligée dans les conférences sur l'Afrique qui se déroulent habituellement dans l'espace francophone -, la présence d'interlocuteurs nigérians s'est faite déterminante dans les débats. Laoye Jaiyeola, PDG du groupe de pression formé par le secteur privé du Nigeria en 1996, après la crise politique qui a suivi l'élection présidentielle de 1994 et le coup d'Etat qui a marqué l'avènement du général Sani Abacha au pouvoir, n'a pas mâché ses mots : "L'Afrique est responsable de ses problèmes, a-t-il martelé. Le leadership politique est une question que nous devons prendre à bras-le-corps sans accuser quiconque de tous les maux. Nous n'aurions pas besoin d'émigrer en Europe si les systèmes de santé, d'éducation et l'environnement des affaires étaient bons chez nous ! Notre réel problème relève de l'inclusion sociale : les gens sont pauvres, les petits fermiers ont besoin de filières qui permettraient de traiter sur place leur production, à commencer par les infrastructures qui leur donneraient accès aux marchés et éviteraient des pertes qui vont jusqu'à 40 % des récoltes au Nigeria".

Les possibilités d'une meilleure coopération entre l'Afrique et l'Amérique latine en matière de technologies agricoles et de transformation de l'agriculture ont été évoquées, de même que le "Fossé financier africain", avant l'organisation dans la soirée de 11 dîners thématiques qui ont creusé plus en détail les questions centrales du jour, telles que : "L'aide au développement est-elle efficace ?", "Le rôle de la diaspora africaine dans le développement", "La migration africaine est-elle une menace ou une opportunité?", ou encore un passionnant débat sur "Construire des institutions démocratiques, où en est-on en Afrique?". A cette occasion, l'ancien ministre zimbabwéen Nkosana Moyo, qui dirige le Mandela Institute for Development Studies (MINDS), a annoncé sa candidature à la prochaine élection présidentielle au Zimbabwe.